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Des mondes de musiques

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Shane MacGowan ne chantera plus

Etienne Bours

L’Irlande nous gratifie sans cesse de chanteurs exceptionnels, tous genres confondus. Mais certains sont plus exceptionnels que d’autres parce que hors normes, débordant d’une telle personnalité qu’ils en arrivent à secouer le pays et son histoire dans tous les sens. Sinead O’Connor a tiré sa révérence il y a peu, Shane MacGowan vient de la suivre. L’une comme l’autre ont rué dans les brancards, n’épargnant rien sur leur passage.

Shane MacGowan n’était malheureusement plus que l’ombre de lui-même depuis quelque temps. Et voilà que l’ombre s’en va aussi nous laissant alors tout le loisir de laisser la lumière revenir sur un artiste qu’il ne faudra pas oublier.

L’Irlande a eu son lot de groupes punk dont certains ont chanté la rage d’être irlandais : The Radiators (d’abord Radiators from space), The Boomtown Rats (avec son leader charismatique Bob Geldof), Stiff Little Fingers, The Undertones…

Et puis, comme une explosion venue du milieu irlandais de Londres, un groupe de punk folk vient tout bousculer et remettre les compteurs à zéro. The Pogues débarquent dans l’histoire de cette musique au début des années 1980.

Leur leader, Shane MacGowan, est né en Angleterre mais passe son enfance en Irlande jusqu’au moment où son père est engagé à Londres, dans les années 1960. Le chanteur se souviendra longtemps de ce changement dramatique.

Dans la capitale anglaise, c’est une tare d’être irlandais et ses camarades d’école le lui font payer. Dans cette Angleterre où on lit encore « ni Noirs, ni Irlandais, ni chiens » dans certaines annonces, il choisit son camp, celui de ceux qui sont fiers d’être Irlandais et décident de l’affirmer contre vents et marées. D’autres Irlandais choisissent au contraire de se fondre dans la masse anglaise, poussés par la honte de leurs racines. Le fait que Johnny Rotten (de son vrai nom Lydon) soit irlandais de la seconde génération fascine MacGowan qui dès lors s’intéresse aux Sex Pistols en particulier et à la scène punk en général. Il crée son groupe Pogue Mahone, rapidement devenu The Pogues, au début des années 1980, tentant une fusion entre musique irlandaise et punk, ce que certains appelèrent le point de rencontre entre les Clancy Brothers et Clash. Mais MacGowan va au bout de son idée en insistant sur le fait qu’il est irlandais de Londres, ce qui n’est guère recommandé à cette époque où l’IRA mène une campagne de terreur. Kevin Rowland, qui avait connu une enfance similaire à celle du leader des Pogues, a créé quelques années auparavant un autre groupe d’Irlandais d’Angleterre : Dexys Midnight Runners.

Il s’est entendu dire à plusieurs reprises, de la part de producteurs et de managers, qu’il valait mieux ne pas insister sur ses origines. Non contents de briser ce tabou, les Pogues vont en faire l’essence même de leur musique. Et MacGowan, dans son addiction à l’alcool, va renvoyer aux Londoniens l’image archétypale qu’ils ont de l’Irlandais moyen plus souvent soûl que sobre !!  Tout un symbole mais surtout une source de problèmes. Les débuts sont évidemment provocants : chants aux relents irlandais imbibés sur des rythmiques speedées, cris et interjections, le tout avec un mélange de basse, batterie, banjo, tin whistle et accordéon. L’ombre de Brendan Behan ou de Luke Kelly planent au-dessus de cette musique autant que l’esprit du mouvement punk anglais. Le groupe, à force de montrer ce que c’est que d’être irlandais de la seconde génération à ce moment-là en Angleterre, attire tous les Irlandais qui sont dans la même situation. Ils trouvent là une expression commune et une sorte d’exutoire à leurs frustrations. Le journal The Irish Post estime que « les Pogues étaient aussi importants pour l’identité ethnique de la seconde génération que l’équipe de football irlandaise ou les vacances d’été passées en Irlande » (Sean Campbell : Irish Blood, English Heart. Second generation Irish musicians in England. Cork University Press. 2011)

Le groupe attira aussi tous ceux qui découvrirent un côté sauvage et urbain de la musique irlandaise, soit quelque chose de nouveau qui osait casser l’image stéréotypée de la bonne musique folk ! Les Pogues ne firent pas l’unanimité évidemment et ils essuyèrent de sévères critiques des deux côtés de la mer irlandaise. Critiques sur l’attitude, la démarche, l’engagement. On les prenait pour des supporters officiels de l’IRA, ce qui valut à MacGowan d’être agressé à plusieurs reprises. Il précisa pourtant être en défaveur de la violence. On leur reprocha beaucoup leur musique, particulièrement en Irlande où des musiciens traditionnels les accusaient de bâtardiser la tradition. « Où sont les racines de votre musique ? » demanda Noel Hill lors  d’une émission de radio sur RTE en 1985. Leurs racines étaient du côté de Kilburn, de Camden Town, de Hammersmith, au sein de la communauté irlandaise de Londres, disait MacGowan. Les Irlandais d’Irlande ne semblaient pas comprendre. Tommy Makem déclara également que les Pogues firent beaucoup de tort à la culture irlandaise. C’est curieux d’ailleurs parce que d’autres chanteurs de la même génération que Makem, les Dubliners en l’occurrence, n’hésitèrent pas une seconde à chanter avec MacGowan et les Pogues.

On peut y voir une plus grande ouverture des Dubliners, ce qui semble en tout cas probable chez Ronnie Drew, mais on pourrait aussi y déceler un plus grand opportunisme, possible également chez les Dubliners qui ont créé presque autant de rencontres musicales que les Chieftains. Quoi qu’il en soit, les Pogues se sont heurtés à une sorte de multi-racisme, basé sur des problèmes d’accents, d’origines, de démarches et de protectionnisme culturel. Racisme des Anglais, évidemment, pour toutes les raisons déjà évoquées. Les Anglais raffolent de blagues irlandaises et traitent facilement les Irlandais de « connards ». Ils n’ont certainement pas apprécié ce répertoire qui parle énormément de leur pays et surtout de Londres mais un Londres dont le groupe salue la multi-ethnicité. Un Londres qui est montré comme étant la ville des Pogues, groupe qui n’aurait pu naître que là. Les expériences décrites dans les chansons sont celles de la diaspora, de l’exil et, en même temps, MacGowan se moque de ces Irlandais qui s’accrochent désespérément à un passé révolu.

 Sinead O’Connor avec Shane MacGowan

Il suffit d’écouter quelques remarquables chansons pour comprendre à quel point les Pogues chantent l’Angleterre des Irlandais et non une Irlande rêvée : Dark streets of London, Transmetropolitan, A rainy night in Soho, Lullaby of London, London you’re a lady, NW3, London girl, White city… ou d’écouter The body of an American pour comprendre qu’il n’est pas question de tomber dans le sentimentalisme de l’émigré irlandais. Les Anglais n’apprécient pas non plus des chansons qui prennent position contre leur politique.

Les Pogues étaient ouvertement contre Thatcher et une chanson comme Birmingham six accuse les emprisonnements arbitraires sans pour autant défendre les actes terroristes. MacGowan entendait démontrer que le crime est souvent d’être irlandais et de se trouver à la mauvaise place au mauvais moment !L’autre racisme rencontré vient d’Irlande où l’on aurait eu tendance à leur dire de retourner en Angleterre comme s’ils étaient trop bâtards pour mériter de toucher à cette musique sacrée. Incapables de parler avec un accent irlandais, incapables de jouer et chanter la musique de l’île telle qu’elle doit l’être, incapables de donner une image convenable d’un peuple déjà assez dénigré comme cela. MacGowan dénonça le racisme de certains Irlandais mais il chanta également le fait que les Anglais en font voir bien plus encore à d’autres communautés immigrées. Quant à la question de la tradition, il y répondit également en ces termes : « La tradition est quelque chose qui passe de génération à génération. Ceux d’entre nous, dans le groupe, qui ont un passé irlandais ou qui ont été élevés en Irlande doivent avoir la tradition irlandaise en eux. Nous ne pouvons pas être traditionnels parce que nous ne collons pas parfaitement à ce qui a été transmis ; mais nous ne pouvons pas être contre la tradition parce que nous avons été construits sur la tradition. Toute cette dispute est dès lors absurde et ridicule » (Ann Scanlon. The lost decade. Omnibus Press. 1988).

Deux personnalités essentielles se sont jointes aux Pogues à un moment donné : Terry Woods, venant de divers groupes, et Philip Chevron qui faisait partie des Radiators (un transfuge de la tradition et un autre du milieu punk). Terry Woods expliquait, à propos des Pogues, qu’il ne voyait pas la musique irlandaise comme quelque chose d’extrêmement précieux. « Ce n’est pas une musique où l’on doit être obligé de placer telle note ici et telle autre là, dit-il, nous la jouons pour le plaisir ». Joe Strummer, des Clash, ajoutait, quant à lui, que Terry Woods était vraiment la base musicale des Pogues, au sens de la connaissance de la tradition notamment.

On en pense ce qu’on veut. Les Pogues ont certainement amené un regard nouveau sur ce qu’est susceptible de devenir une matière traditionnelle en mouvement. Non pas une matière dont toutes les composantes seraient fixées une fois pour toutes et avec laquelle seule la recette ancestrale pourrait être répétée ad libitum, mais une matière organique, vivante, susceptible d’alimenter de nouvelles expériences, peut-être des dérives… en tout cas, de nouvelles manières de régurgiter ce qu’on a appris et assimilé au sein d’une culture qui ne peut de toute façon pas être figée dans le temps.

Les punks ont littéralement craché sur le mouvement folk en Angleterre. C’est peut-être un honneur qu’ils se soient intéressés à la musique irlandaise à ce point. C’est évidemment un signe de l’importance capitale du bagage culturel de tout Irlandais, même celui qui n’est plus au pays et qui doit jongler avec plusieurs cultures. Cette musique coule dans leurs veines et peut ressortir à tout moment ; polluée pour les uns, transformée pour les autres, mais vivante !

Quant à MacGowan, après avoir quitté les Pogues, il a encore donné de bons et de mauvais concerts avec The Popes. Il a participé à de nombreux disques et concerts en invité. Parfois brillamment comme avec Bap Kennedy ou avec Seanchai and the Unity Squad, parfois de façon pathétique, comme dans sa prestation avec The Priests, une de ces déplorables inventions musicales de ces dernières décennies. Il travaillait cependant encore, quoi que sporadiquement, sur un répertoire qu’il n’a jamais renié mais sa santé ne lui permit plus de coups d’éclats. Il est parti à 65 ans et il nous laisse des titres majeurs interprétés d’une façon unique.

 

(L’essentiel de cet article est extrait du livre La musique irlandaise par Etienne Bours, Fayard, 2015)