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Des mondes de musiques

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ETHNOTEST II

Cauchemar pour chercheur

Epistémologix

Ce qui caractérise le chant des Pygmées, c'est que les intervalles entre les notes y sont beaucoup plus petits que partout ailleurs. Ces gens-là montent la gamme de la même façon qu' ils grimpent aux arbres et leur oreille de chasseurs leur permet de percevoir des huitièmes de ton, sorte de plancton musical qu'ils se fricassent en polyphonies monodiques dès leur plus tendre enfance et exacerbent volontiers en yodle. Le yodle, c'est un chant de bergers montagnards qui imite le son des instruments. Mais comme les Pygmées vivent en plaine et n'ont ni troupeaux ni instruments de musique, ils usent d'un autre terme que yodle pour désigner cette pratique

 

 

Ma thèse sur les Pygmées Babinga, parue en 1947 et consécutive à un séjour de vingt ans parmi eux, fut saluée en son temps par les plus grands ethnologues (qu'on appelait encore des folkloristes) et les spécialistes de l'histoire des religions (qu'on appelait des missionnaires), dont certains l'ont lue. Cela dit, mon étude traite avant tout de la musique et mon principal lectorat, ce furent les Pygmées eux-mêmes, désormais alphabétisés. Ils se sont appuyés sur mon travail pour relancer les grandes fêtes de l'éléphant et les concours de chant alterné où s'illustrèrent les frères Mangazou, devenus célèbres et dont les CD sont accessibles sur internet. Tiré d'emblée à 35 exemplaires, mon livre n'avait pas été réédité à ce jour.
Or voilà que je suis contacté par Couillard et Desnouët, qui envisagent une republication et m'invitent à venir en discuter les conditions dans leurs bureaux. J'y vais, on m'y accueille, me fait asseoir, m'offre un café, me félicite sur la qualité de mon travail, que chacun s'accorde à louer comme fondateur. L'atmosphère est cordiale, détendue, chaleureuse. Couillard m'informe que l'ouvrage est déjà paru, que je n'ai qu'à sortir mon carnet de chèques pour en commander autant d'exemplaires qu'il me plaira. A la fois heureux et surpris, je rédige le chèque de la main droite, tout en feuilletant de la gauche un volume témoin flambant neuf. Et c'est là, en tournant les pages au hasard, que je tombe sur les partitions musicales, jadis réalisées par mes soins. Et je m'aperçois qu'on y a ajouté des accords de guitare et des arrangements pour piano.
Surmontant ma timidité naturelle, je demande des explications. Couillard me les donne, sans se départir de son sourire chaleureux.
 - Votre travail, me dit-il, était tout à fait remarquable et demeure fondateur. C'est une somme, une référence. Cela dit, il commence à dater. Nous ne sommes plus en 1947. Il fallait donc l'actualiser.
 - Mais si vous y mettez de la guitare et du piano, ce n'est plus de la musique pygmée !
 - Ce n'est plus celle que vous avez connue à l'époque, nous en sommes conscients. Mais c'est la musique pygmée d'aujourd'hui. La musique vous savez, c'est comme le reste : ça évolue.
 - En tous cas ce n'est pas de cette musique-là que parle mon livre ! Il faudrait alors réécrire complètement tout le texte !
 - Ne vous inquiétez pas, c'est fait. De votre ancienne rédaction nous n'avons conservé que quelques lignes, dont la formulation est excellente. Mais bien sûr, nous avons enlevé tout le reste. Et l'essentiel de la réactualisation, nous l'avons confié à Patrick Marillot et J.J Lacroix, professeurs au conservatoire et spécialistes du fest noz, de la danse traditionnelle d'Alsace et des répertoires israéliens. Votre livre les a littéralement passionnés et leur a permis de saisir parfaitement l'originalité de la musique pygmée. Leur apport, c'est d'avoir mis en lumière les passerelles insoupçonnées entre le chant babinga, la schola cantorum et la gigouillette. Leur contribution rédactionnelle est tellement importante, que nous leur avons demandé de cosigner le livre avec vous.
 - Et si je refuse de cosigner, ne voulant pas cautionner leur point de vue ?
 - Ce serait vraiment dommage !
 - Pour qui ?
 - Mais pour la connaissance, pour la science ! Ces jeunes chercheurs vous apportent une collaboration inespérée, née de l'estime où ils vous tiennent. Vous savez, on ne gagne rien à se retirer dans une tour d'ivoire, pour y cultiver la nostalgie d'un âge d'or de civilisations disparues, si tant est qu'elles aient jamais existé.
 - C'est vrai, me suis-je dit : on n'y gagne rien.