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Des mondes de musiques

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Claude Flagel (1932-2020)

Etienne Bours

La première fois que j’ai vu et entendu une vielle à roue, c’était fin des années 60 dans un parc public à Liège. Le soleil brillait fort, la pelouse affichait une herbe grasse et tentante sur laquelle un policier idiot nous intimait de ne pas marcher tandis qu’un petit festival dit folk attirait une poignée de badauds et d’amateurs novices. Il était là sur cette minuscule scène, la moustache bien gauloise, à l’aise avec cette chose posée sur ses genoux et dont il tirait des sons étranges en faisant tourner une manivelle digne d’un moulin à café. Piqué par la curiosité, il a fallu que je m’approche et que j’entende non seulement cet instrument mais également la voix d’un gaillard qui nous chantait Le Roi Renaud ! Je découvrais la vielle à roue mais aussi Claude Flagel. Je vais recroiser son nom au fil des ans, tantôt sur des disques de collectages en Wallonie, tantôt sur des productions de musique hongroise. Ensuite sur le Spécial Instrumental Vielle à roue de Chant du Monde. Puis en tant que créateur d’un label de musiques du monde. Et ce fut alors l’occasion d’aller le rencontrer et de faire plus ample connaissance.

 

 

 

Claude et Lou Flagel.

Ce label, Fonti Musicali, c’est l’histoire d’un couple. C’est une affaire de passions. C’est un feu sacré. Claude Flagel, au départ, est musicien ; il est français mais est venu vivre à Bruxelles. Il joue la vielle à roue, il chante, il cherche un répertoire, il analyse, il étudie. De la même manière, Lou est spécialiste de la danse. A force d’enquêter sur un répertoire, ils réalisent que musique et danse sont intimement liés. Cette fonction de la musique devient leur leitmotiv; ils travaillent cette corrélation, faisant de leurs deux passions-professions les deux faces de leur œuvre commune. Claude travaille beaucoup sur le terrain, il va à la rencontre et enregistre pour garder des traces et retravailler par après. A force d’enregistrer, il investit dans un bon matériel et acquiert de plus en plus de technique. Le couple voyage énormément, rencontrant sur son passage de nombreux musiciens, chanteurs, danseurs. Des amitiés se créent, des liens se tissent, un réseau s’ébauche, le carnet d’adresses se gonfle sans prétention, par plaisir et par passion. Ils ne peuvent garder tout ça pour eux, ils entendent défendre cette mémoire si souvent croisée. Claude, derrière sa solide moustache, vous raconte son histoire avec ses yeux pétillants autant qu’avec la parole qu’il a généreuse. Lou, le cheveu ras, le regard droit et franc, ponctue de ses remarques cinglantes, gorgées d’humour incisif et pince-sans-rire. Ils se plaisent à parler de cette aventure, défendant leur travail comme s’ils en étaient encore au premier jour, avec une certaine rage qui tient de la conviction plus que de l’animosité. La conversation avec eux se poursuit aisément, ils déplient le plan de leur carrière comme on le ferait d’une carte de voyage; ils vous promènent entre leurs réalisations, leur coups de cœur, parfois leurs déceptions, avec le bagout et la connaissance des meilleurs guides.

 

Produire et diffuser.

Forts de ces contacts et de ces nombreuses heures d’enregistrement engrangées, les Flagel se disent qu’il faudrait peut-être diffuser. Les premières expériences se font avec le Ministère de la Culture en Belgique et débouchent sur la réalisation d’une importante série de petits 45 tours avec livrets détaillés, intitulée “Danses autour du monde”. Le but est didactique. Les disques sont largement diffusés dans les associations et sont utilisés pour des formations. Dans les années 70 et début des années 80, le Centre d’action culturelle de la communauté d’expression française (CACEF), en Belgique, crée avec Claude Flagel et Françoise Lempereur une série de LP intitulée “Anthologie du Folklore Wallon”, série unique en son genre.

Petit à petit, ce sont les amis Hongrois du couple Flagel qui se tournent vers eux pour solliciter leur aide. Réaliser un disque en Hongrie relevait du parcours du combattant, Claude et Lou aident alors certains groupes en produisant leurs disques - on se souviendra de Vizönto, de Hegedös, de Bihari Janos Együttes. De fil en aiguille, les expériences s’accumulent et le CD s’impose comme nouveau support. 1988 sonne l’heure d’une maturation nouvelle, après moult réflexions. Il faut passer à quelque chose de plus sérieux comme dit Claude. La série Fonti Musicali va naître, avec distribution en France, sur deux lignes directrices. D’une part, elle sera la suite logique du travail toujours poursuivi autour de la danse historique. Le premier CD sera d’ailleurs consacré à la Renaissance italienne et le troisième aux danses de la révolution. D’autre part, la collection va se pencher sur les musiques de tradition : Hongrie bien sûr, Corse, Afrique Centrale, Guinée, Pays Basque, Inde, Portugal, Belgique… et ainsi de suite.

 

 

 

Des affinités deviennent des amitiés et c’est ainsi que le djembefola Mamady Keïta enregistre plusieurs disques pour le label, il est de la famille. Le label attire évidemment ceux qu’on pourrait appeler les professionnels du terrain comme Didier Demolin ou Henri Lecomte. Souvent les Flagel bénéficient de leur réseau de connaissances, au point de pouvoir travailler très vite en confiance, sans qu’un séjour trop fugitif ne donne l’impression qu’ils viennent piller la mémoire et la culture des autres. C’est dans un contexte délicat que travaillent Claude et Lou, jonglant avec les difficultés, le manque de moyens, l’absence de subsides. Aucune subvention ne leur est en effet attribuée. Seules quelques collaborations ou aides ponctuelles leur permettent parfois de produire à moindre risque. Ce sera le cas avec le Musée Daper puis pour une longue série de CD produits avec le Musée d’Afrique de Tervuren en Belgique.

Mais si le couple est passionné par ce travail de collectage et d’édition, Claude n’en reste pas moins un musicien et chanteur et continue sa carrière. Il travaille notamment avec le formidable musicien et chanteur flamand Paul Rans qui fut un des membres créateurs du groupe Rum, fleuron du mouvement revival en Belgique. Claude surprend d’ailleurs souvent les amateurs que nous sommes parce qu’on le voit parfois là où on ne l’attend guère et peut-être même avec une bombarde plutôt qu’une vieille. L’homme savait faire sonner un instrument. Et, surtout, il aimait toutes les musiques : chanson populaire (ses chants de conscrits par exemple), musique ancienne, baroque, classique, contemporaine… Il faut écouter ce qu’il fit avec l’Ensemble Faux Bourdon : contredanses anciennes, menuets, pastorales, noëls baroques, œuvres de Michel Corrette (1707-1795)…

 

Il y a deux ans, j’ai revu Claude et Lou chez eux en pleine forme, levant leur verre de vin blanc à la vie, à la musique et au soleil qui baignait leur petit jardin en ce beau soir d’été. Ils m’ont expliqué qu’ils mettaient fin, la mort dans l’âme, à l’aventure Fonti Musicali. Faute de distributeurs dignes de ce nom, fautes d’acheteurs, faute de points de vente, faute de moyens… Ils ont alors contacté tous ceux qui étaient susceptibles de reprendre les droits sur tel enregistrement ou telle série, éparpillant quelques pépites sur de nouvelles pistes mais aussi, malheureusement, en perdant certains titres dans les oubliettes du grand marché de l’enregistrement.

C’est dans ce contexte un peu triste, qui n’empêchait pas Claude de jouer encore, que notre ami a fini par céder à la grande faucheuse, passée l’enlever aux siens en ce 25 février. Un joueur de vielle, un chanteur, un chercheur, un collecteur, un preneur de son, un producteur, un danseur, un communicateur… nous a quitté. Mais il nous laisse de nombreuses belles pistes aux traces qu’il faut espérer indélébiles sur ce marché des musiques qui lui serait plutôt débile.