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Des mondes de musiques

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Défèque news

Fausses nouvelles, nouvelles de merde, rumeurs nauséabondes !

Etienne Bours

Voilà que les Arabes, les Juifs, les réfugiés, les chômeurs, les allocataires sociaux, les sans papiers, les sans emplois… ne suffisent plus à la vindicte populaire.

Il faut se faire quelques Roms, s’en aller caillasser leurs véhicules, s’en prendre à leurs familles. Et que la haine fasse son boulot, nous sommes les gadjos, gardiens de notre bonne société, celle qui se nombrilise dans sa complaisante identité de la fermeture aux autres. Alors on invente, en vitesse, une rumeur puante sur ces voleurs d’enfants qui passent devant chez vous dans leurs camionnettes et leurs caravanes abritant de scandaleuses pratiques. Facile de fabriquer une rumeur sur une histoire tellement vieille qu’elle remonte à Cervantes, à Victor Hugo, ou plus simplement à d’anciennes légendes du Moyen-Âge – on doute en effet que les imbéciles responsables de cette violence soient capables de lire ; ils se sont contentés de vieux récits tenaces dans l’imaginaire populaire. Et vogue la colère.

L’histoire est vieille comme le monde. On se braque sur les Bohémiens, les gens du voyage, ces Tsiganes, Gitans, Manouches, Roms, qu’importe l’appellation, ils ne vivent pas comme nous. S’ils font rêver les poètes, les musiciens, les écrivains…, ils font peur au plus commun des mortels, celui qui s’accroche à ses biens en s’imaginant que tout passant est un voleur potentiel. Pire encore, s’il passe en caravane, il pourrait bien être un voleur d’enfants ou de jeunes femmes. Sus à l’intrus, on s’arme en vitesse et on fonce, en groupe évidemment. Il faut faire vite, il faut faire fort. Et bien sûr, on vous dira toujours que, de toute façon, ce sont les pires voleurs qui soient.

Les Gitans sont de là où ils sont et en même temps ils sont de nulle part et d'ailleurs. Toujours rejetés, souvent en route, même lorsqu'ils sont sédentaires (plus de 90% aujourd'hui) parce que leur âme est en chemin vers une impossible unité d'avec leurs frères. Ils touchent les peuples et les cultures rencontrés, glanent, de-ci de-là, vocabulaire, coutumes, pratiques et traits culturels. Leur musique s'est faite patchwork au fil du temps, cousant au gré des routes et des rencontres les pièces qui la composent. Mais il serait faux de croire qu'il existe une musique tsigane car il en est autant que de groupes différents. Ce qui fit dire à plus d'un détracteur que leurs expressions ne sont qu'emprunts, vols au panier des airs et chants de ceux qu'ils croisent. Affirmer cela équivaut à ne rien comprendre à l'histoire des musiques du monde. La musique gitane, en effet, est partout, elle est constamment autour de nous, présente en de nombreuses expressions populaires ou classiques, témoins de ces échanges fructueux et répétés. "L'identité tsigane est relationnelle" disait Alain Bourdin ("Tsiganes, politiques sociales et terrains de stationnement" Etudes Tsiganes N°2, 1984). Ecoutez les musiques juives d'Europe Centrale, écoutez les Tsiganes de Roumanie et des Balkans: qui a volé à qui, quand il s’agit d’échanges et de partages ? Il ne faut pas confondre vol et échange, rapt et interprétation passionnée, dynamisée. L'essence même des musiques tsiganes est dans le flux, l'expression du sentiment. Le corps est le résultat d'un brassage étonnant dont les éléments orientaux se diluent parfois sous un répertoire forgé au contact d'un autre peuple, mais l'âme est gitane et se traduit parfois sous quelques "tics" musicologiques que Bernard Leblon s'est appliqué à déchiffrer et qui se manifestent notamment sous diverses formes de pauses inattendues dans le chant, ainsi que dans la grande utilisation de cris, murmures et autres chevilles. Et bien souvent, on se rend compte que ce sont les musiciens et compositeurs occidentaux qui sont allé puiser, voire voler, au sein même des répertoires tsiganes.

Lorsque Deep Forest a repris un chant gitan sur Auschwitz, extrait de la bande son du film Latcho Drom, toute la thématique dramatique disparaît, ils ne conservent que la fin du chant lorsque la chanteuse reprend la mélodie sans paroles. Pourquoi faire dans le vrai quand on choisit le toc ? Pourquoi s’embarrasser de la mémoire et de la souffrance d’un peuple lorsqu’on veut simplement décliner une nouvelle musique à la mode ? Prenons le son, laissons le sens.

 

 

 

Il me revient tant de chansons qui ont exprimé ce rejet permanent d’une population par l’autre. Et, comme par hasard, beaucoup de ces chansons, les plus intéressantes du moins, apparaissent dans les répertoires de ceux qui firent le mouvement folk.

Souvenons-nous de Ewan MacColl, un des pères du mouvement folk en Grande Bretagne, mari de Peggy Seeger, demi-sœur de Pete. Il composa plus d’une chanson en hommage à ces populations bousculées ; il réalisa également une série radiophonique (il appelait cela une « radio ballad ») sur la thématique des gens du voyage : « The travelling people », une émission de plus de 50 minutes qu’on peut écouter entièrement sur Youtube (The travelling people est aussi le titre d’une de ses chansons qui fut reprise magistralement par Luke Kelly et par Christy Moore entre autres).

 

 

 

 

Sa chanson « The Moving on song » (aussi intitulée « Go, move, shift ») n’a jamais quitté ma liste de chansons incontournables :

 

« Born in the middle of the afternoon

In a horse drawn carriage on the old

The big twelve wheeler shook my bed

"You can't stay here" the policeman said

 

Born at potato picking time

In a noble tent in a tatie field

The farmer said, "The work's all done

It's time that you was moving on"

 

You'd better get born in some place else

So move along, get along, Move along, get along

Go! Move! Shift!

 

Born in the common by a building site

Where the ground was rutted by the trail of wheels

The local Christian said to me

"You'll lower the price of property"

 

Born at potato picking time

In a noble tent in a tatie field

The farmer said, "The work's all done

It's time that you was moving on"

 

Born at the back of a hawthorn hedge

Where the black hole frost lay on the ground »

 

Je vous laisse traduire mais voilà une chanson qui dit à ces gens qu’ils auraient mieux fait de naître ailleurs et qui leur lance « allez, bougez-vous, partez, foutez le camp, du vent » - ces gens « nés derrière une haie d’aubépine, là où le froid le plus noir creuse des trous à même le sol »…

Cette chanson fut reprise par des dizaines de chanteurs de plusieurs générations. Une version poignante est interprétée par les deux fils de MacColl, avec Chris Wood et Karine Polwart, une autre par Christy Moore avec Sinead O’Connor.

 



Ces gens du voyage sont les travailleurs itinérants qu’on appelle tinkers ou travellers en Irlande, en Ecosse et en Angleterre, ils ne sont pas Gitans mais ils sont tout autant déconsidérés que leurs frères d’itinérance. Christy Moore, encore lui, interpréta plus d’une chanson venant du répertoire du traveller John Reilly mais il composa également en leur honneur. Avec l’aide de Wally Page, il a écrit la chanson Johnny Connors : « Mon nom est Johnny Connors, je suis un traveller, j’ai pris tout ce qu’on avait lancé sur moi et maintenant je vais me faire une place… ».

 

Evidemment, ils n’ont guère été oubliés des poètes et chanteurs français. Gaston Couté avait écrit « Sur la grand route » en pensant à ces errances humaines, « ceux dont on médit sans pitié et que sans connaître on redoute sur la grand route ». Marc Robine en fit une très belle interprétation.

Il y eut alors l’incontournable Bratsch, un groupe dont on ne parlera jamais assez et qui rendit tant d’hommages à tous ces peuples des fossés de l’Histoire.

« Un pays sans nomades, ça ressemble à un oubli » chantent-ils dans « Nomades », une chanson écrite par Bruno Girard.

 

Puis bien sûr, puis encore, évidemment, Leny Escudero, ce trait d’union de la chanson et de toutes les musiques du monde qui chanta « Le Bohémien » :

« Il va mourir le bohémien

mais citadins, dormez tranquilles !

sa mort n’est pas sur le chemin

du centre ville ».

 

 

Mais comme le chantait le traveller irlandais Pecker Dunne : « un jour tu mourras et tu monteras au ciel et là tu trouveras un emplacement pour camper… » (Tinker’s lullaby).

 

Loin des rumeurs idiotes et des défèque news !!

 

 

 

 

 

 

 

http://www.histoire-immigration.fr/agenda/2018-01/mondes-tsiganes