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Des mondes de musiques

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ETHNOTEST V

L'héritage de Brian

Epistémologix

Quand les bourgeois de la ville ont inventé le formica, les paysans on commencé à bazarder leur mobilier traditionnel. A la place, ils ont acheté du formica. Pour faire comme les bourgeois de la ville. Parce que la ville, c'est là qu'est le progrès, c'est là que vivent les gens instruits, ceux qui comprennent le monde.

 

En même temps qu'ils se débarrassaient de leur mobilier ancien, les paysans ont abandonné les chants et danses traditionnels et se sont mis aux chansons du formica : Maria de Bahia et Toi, ma p'tite folie. Ça allait bien ensemble. Ça venait de la ville, quoi, c'étaient les chansons des bourgeois. Donc c'était mieux.

Brian, j'en parlerai plus loin.

Quand les bourgeois de la ville ont inventé le Lévitan rustique, les paysans en ont acheté. Pour faire comme eux. C'était plus chic. En même temps, ils ont appris à chanter J'ai deux grands bœufs dans mon étable, Les blés d'or et le Credo du laboureur. Ça faisait rustique, ça allait bien avec le mobilier.

Brian, j'y reviendrai ultérieurement.

Et puis – suivez bien – voilà que les bourgeois de la ville ont commencé à se délocaliser à la campagne et se sont pris de passion pour le mobilier traditionnel paysan. Dans les fermes, on n'en trouvait plus guère. Car là, il n'y avait plus que du formica, chez les vieux, et du Lévitan rustique chez les plus jeunes. Or ce n'est pas dans un lit clos qu'on peut formiquer. Ou léviter, quand on est de gauche et fait du yoga. En revanche on en trouvait chez les antiquaires. Et du coup chez leur clientèle qui, je ne sais pas si vous l'avez remarqué, n'est pas majoritairement paysanne. De sorte que le biotope du lit clos et de l'armoire cloutée à cinq portes, c'est devenu le living du notaire de Quimper, la chambre du dentiste de Rennes, le salon du banquier de Vaucresson. Et c'est dans ce nouveau contexte que tous ces gens-là se sont mis à fredonner La jument de Michau (prononcer Michao pour faire celte), J'ai vu le loup, le renard et la belette ou Tri martolod yaouank. Car fredonner n'est pas vraiment chanter : imaginez un peu un banquier vous accueillant en briolant, des notaires se répondant en kan ha diskan d'une étude à l'autre, un dentiste entonnant la chanson à hisser le fauteuil de ses patients ! Ça leur plomberait tout de suite le chiffre d'affaires.

Pour ce qui est de Brian, on verra ça plus tard.

Du coup les paysans, pour être à l'heure du dernier cri de la ville délocalisée, ont eu envie de mobilier traditionnel paysan. Et là, ça devenait coton, vu que les paysans étaient pratiquement la seule catégorie sociale à ne pas en avoir. Même chez les antiquaires, ça se faisait rare et c'était de plus en plus cher. Donc hors de portée d'un agriculteur soumis aux quota laitiers et aux décisions de Bruxelles. On en voyait bien chez les gros bonnets de l'agroalimentaire, mais ça n'était pas à vendre et ces gens-là ne font de cadeaux qu'à eux-mêmes. Bref pour les paysans, c'était pas évident d'accéder au mobilier paysan.

Restaient les fouilles et la récup. Là où subsistait une porte de lit clos pour colmater une niche à chien ou une remise à outils, on a été l'exhumer, on l'a décapée, on l'a réintégrée dans le lieu de vie. On devenait bourgeois, du coup. A noter que quand un bourgeois installe un lit clos chez lui, c'est rarement pour y dormir. Côté literie, le bourgeois est moins renfermé qu'on ne croit. Et comme le paysan s'embourgeoise, le lit clos est désœuvré. Il va avoir droit au recyclage. Parce que pour dissimuler un poste de télé et échapper à la redevance, c'est bien venu, un lit clos. Un miroir dans un collier de cheval, c'est pas mal non plus. D'autant que le cheval n'est plus là pour réclamer son dû. Et que sur un tracteur, c'est moins seyant.

En revanche, la chanson traditionnelle, c'était plus facile d'y avoir accès : les bourgeois en avaient publié des tas de recueils et produisaient des CD à tire larigot. Où c'était souvent eux qu'on entendait chanter. Suffisait de se mettre à leur école. D'oublier Chuck Davis et les Skonks. Pareil pour la danse : sans les bourgeois, pas de fest noz. Ni de bal folk. Ni de festivals. Ni de stages.

Quant à Brian, il vous est désormais familier, on en a déjà beaucoup parlé, inutile d'y revenir et je n'en dirai donc rien.