Aller au contenu
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies notamment pour réaliser des statistiques de visites afin d’optimiser la fonctionnalité du site.
Des mondes de musiques

 En lisant avec gourmandise les articles de 5planètes.com, vous pouvez écouter Canal Breizh, en cliquant sur le logo.

ETHNOTEST VI

Deus dedit, deus tollit

Epistémologix

Lorsqu'à l'issue du septième jour Dieu contempla l'homo princeps qu'il venait de créer, il crut voir que cela était bon et il entreprit d'en faire des tirages nombreux – sous Word, puisqu'il était le Verbe -, ce qui lui permit de choisir une couleur différente pour chacun.

Aux noirs il donna le sens du rythme, aux jaunes des médecines parallèles, aux rouges des réserves à bisons et aux blancs le pouvoir d'asservir les noirs, les jaunes et les rouges. Comme tous ces hommes étaient censés avoir été créés à l'image de Dieu, ça faisait désordre. D'autant que parmi ces hommes, il y avait des femmes. Tirée d'un côte, la femme aspirait à en découvrir d'autres, si bien que l'Eve africaine prit un jour la mer, fuyant un compagnon trop erectus et pas assez sapiens à son gré, pour mener sa pirogue vers la Chine (non, ne cherchez pas, il n'y a pas de contrepèterie) et son acuponcture, l'Europe et ses cépages, l'Amérique et ses Macdo.

Quand chacun est différent du voisin mais que tous sont faits à l'image de Dieu, c'est l'image de Dieu qui devient difficile à cerner. Pour les uns, Dieu est blanc, pour d'autres elle est noire. Et vu que toute image nourrit un imaginaire, certains en vinrent même à proclamer que Dieu n'existe pas, remplaçant la foi religieuse par la croyance au père Noël dans l'éducation des enfants.

Par la suite les choses ne cessèrent de se dégrader. Après que le serpent eut ramené sa pomme, on eut droit à la tour de Babel, suite à quoi les changements climatiques, mai 68 et l'adoption du mariage pour tous ne tardèrent pas à induire une redistribution des cartes, avec lesquelles d'aucuns jouaient au bridge, d'autres à la belotte, d'autres encore au jeu des sept familles. On vit la population se répartir en gens de gauche, gens de droite ou socialistes, en latins et en Germains, en Finno-ougriens, Ibères, Inuits ou celtes, en Arabes et Berbères, Tutsis et Hutus, dont chacun se déclarait peuple élu et racontait la création à sa manière. Bref Dieu n'y retrouvait plus ses petits, lesquels d'ailleurs, devenus des ados difficiles, n'arrêtaient pas de se foutre sur la gueule à propos de trois fois rien. Dieu décida que ça commençait à bien faire et qu'il était temps de mettre le holà à ces débordements. "La réforme, oui, la chienlit, non", avait-il coutume de dire. Et comme Noël approchait, il prit son sac ados et déposa dans les souliers de chacun le cadeau qui devait les réconcilier tous. : un livre de cuisine dont les recettes locales avaient une saveur universelle, seul moyen d'accéder à une communion sans occulter les différences : choucroute pour les Allemands, spaghetti pour les Italiens, harengs crus pour les Hollandais, couscous pour les Arabes, missionnaires pour certains Africains, réservant à la France les fromages et la carte des vins. Las Anglais ne cuisinant pas, Dieu leur donna le sens de l'humour, qui permet de dire qu'on préfère le jeûne à la gastronomie. L'enjeu était moins de concocter des spaghetti à la choucroute ou du hareng melba – ce qui reviendrait à nous fabriquer du non comestible -, que d'apprécier chaque mets traditionnel pour lui-même d'une part, quitte à le renouveler par ailleurs au gré d'un talent culinaire respectueux des ingrédients, c'est-à-dire d'ouvrir au nutritif le domaine de l'art (différent de celui du cochon). De grands maitres queux nous proposèrent alors une "nouvelle cuisine", dûment définie, qui nous permit d'accommoder à notre goût le classique, le baroque, le jazz et le rock.

Les frustrés là dedans, ce furent les tradeux. Coincés entre tradition et modernité, ils voulaient aller de l'avant, mais n'avaient pour pare brise qu'un rétroviseur reflétant du passé ou un GPS qui les envoyait sur des itinéraires de déviation à la destination incertaine. Ils déléguèrent donc au Tout puissant leur représentant syndical, le camarade Revival, lequel plaida que comparé au classique, au baroque, au jazz ou au rock, le trad manquait de grain à moudre.

- OK, dit Dieu, je vous donne trois ingrédients à mitonner : la tradition, l'intelligence et la créativité. Vous allez pouvoir savourer la bourrée, entrer dans les secrets de l'ethnohistoire, vous concocter des compos. Mais attention ! Personne ne pourra bénéficier de ces trois dons à la fois : ceux qui auront reçu l'intelligence et la tradition ne seront pas des créateurs ; ceux qui seront intelligents et créateurs ne seront pas traditionnels ; ceux qui se croiront traditionnels et créateurs ne seront pas intelligents.