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Des mondes de musiques

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Ethnotest XXIV

Le terrain mouvant de l'ethnologie.

Épistémologix

Il y a très très longtemps, à l'époque où l'anglais n'était parlé que dans les pays anglo-saxons, il existait encore ici ou là des villages avec des paysans dedans. Ces paysans avaient des danses à eux, qu'ils dansaient entre eux et qui n'intéressaient personne en dehors de chez eux.

Mais peu à peu le monde a changé et les paysans se sont détournés de leurs danses traditionnelles. Et c'est juste à ce moment là qu'a débarqué au village un personnage étranger qu'on n'y avait encore jamais vu : l'ethnologue.

Cet ethnologue était un chercheur, c'est-à-dire quelqu'un qui cherche quelque chose. Il cherche à confirmer des idées qu'il a eues avant de chercher. Il appelle ça des "problématiques de recherche". Par exemple, à force de contempler des images de danseurs sur les boites de galettes de Pleyben, il a compris que les danses bretonnes ne sont qu'un forme ancienne et maladroite du ballet classique. Et qu'elles renferment une symbolique liée à des rituels paléolithiques de fécondité. S'il vient sur le terrain, c'est qu'en intellectuel rigoureux et exigeant il a besoin de vérification objective.

Le problème, c'est que les jeunes danseurs d'autrefois sont devenus entre temps des vieux d'aujourd'hui qui ne dansent plus. Certains parce qu'ils sont morts. Ceux du Paléolithique surtout. D'autres parce qu'ils sont infirmes. D'autres encore parce qu'ils ont tout oublié. L'ethnologue réunit les survivants et les filme, obtenant des versions incompatibles entre elles. Outre la danse, il soumet ses informateurs à un questionnement scientifique, dont les réponses divergentes appelleront un tri ultérieur. Il procède de même dans un second village, puis dans un troisième.

Rentré chez lui, le chercheur publie un ouvrage définitif sur les danses traditionnelles. Ensuite de quoi il les fait enseigner par ses étudiants à des jeunes gens bien élevés qui préfèrent le folklore à la drogue. Afin de valoriser ces frustes répertoires populaires, on les soumet alors à diverses chorégraphies plaisantes et ingénieuses, tout en les anoblissant d'une esthétique empruntée au ballet contemporain.

Mais à mesure que l'ethnologue, à son tour, vieillit, on voit apparaître des jeunes chercheurs désireux de se faire une place au soleil. C'est-à-dire de lui piquer la sienne. Le moyen le plus rapide d'y parvenir consiste à envoyer le prédécesseur à la retraite anticipée. Pour cela, il est efficace de disqualifier ses travaux comme dépassés. Et pour ce faire, il est conseillé de retourner sur le terrain, afin de montrer que l'enquête précédente a été mal faite.

L'ennui, c'est qu'il ne reste plus personne des informateurs du premier ethnologue. Sauf exception. Le nouveau chercheur va donc filmer l'exception. Puis celle du deuxième village. Puis celle du troisième.

Rentré chez lui, il publie le nouvel ouvrage définitif sur les danses traditionnelles. Ce second ouvrage est beaucoup plus convaincant que le premier. Car il démontre qu'il existe des versions locales sensiblement différentes, chose qui avait échappé au prédécesseur. Convertie en fiches techniques et en tablatures à l'intention des ateliers revivalistes, la nouvelle recherche alimente alors une pratique importante, qui se répand dans le monde entier, grâce à internet. Le consensus de la leçon ainsi diffusée en atteste l'authenticité.

De sorte que quelques années plus tard, les arrière petits enfants des défunts informateurs découvrent les danses traditionnelles sur You tube et décident de se réapproprier le patrimoine perdu en allant au bal mondial de Düsseldorf.

Et lorsque un troisième et dernier ethnologue fait irruption parmi les chapiteaux, crêperies, parcmètres et karaokés du village, il est désormais assuré d'y trouver un nombre appréciable d'informateurs qualifiés, dont le consensus sans faille atteste la longévité de la tradition.