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Des mondes de musiques

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Ethnotest

Le regard

Épistemologix

Profitant de ce que j'étais très en colère, je me suis précipité vers le miroir, pour voir quelle tête j'ai quand je suis très en colère. Et je n'y ai vu qu'un regard interrogateur. Tant il est vrai qu'on ne peut pas être à la fois l'objet à contempler et le sujet qui contemple.

Mon ami Chamoulard a pour terrain de recherche le Sahara ; moi, la tradition populaire. Il y a deux façons d'étudier chacun de ces deux terrains. La première, c'est de s'interroger sur le contenu des termes ; la seconde, c'est d'aller voir sur place. Chamoulard a choisi la première ; moi, la seconde. Chamoulard est plutôt philosophe ; moi, plutôt naturaliste.

Puisque le Sahara est un désert, Chamoulard estime que l'existence de toute oasis y est très improbable. Vu de son bureau, l'oasis lui semble incompatible avec la notion même de désert. Il ironise sur l'idée de sources, de palmiers et d'habitations qui surgiraient du sable comme par magie. Ce qui nous fait croire à l'existence de l'oasis, dit-il, c'est une hallucination qui s'appelle un mirage. Raison pour laquelle il n'est pas nécessaire de se rendre sur le terrain.

Moi j'y vais, sur le terrain et ça amuse beaucoup Chamoulard. Il me compare plaisamment à tous ces folkloristes du passé – donc dépassés – qui ont cru à l'existence des cultures traditionnelles. Ils ont cru voir partout des costumes régionaux, du briolage derrière les bœufs, de la danse pour faire l'aire neuve, du branle d'Ossau et du kan ha diskan, bref des oasis culturelles. Par hallucination. Ou par berlue idéologique. Alors qu'en fait il n'y avait rien à voir. Sinon le désert. A ses yeux, ces gens là ont commis l'erreur de décréter "traditionnant" un terrain qui ne l'était nullement. Autant dire que c'est par berlue idéologique que Champollion a cru la pierre de Rosette "hiéroglyphante". Du coup, plutôt que d'aller voir sur place s'il y des choses à découvrir, à observer, à décrire, Chamoulard préfère s'interroger sur le regard dont le chercheur constitue son objet. Il ausculte le regard du chercheur. Et là, vous voyez le problème ? Si le regard ne regarde plus les choses, en quoi est-il encore un regard ? Qu'est-ce qu'un regard qui ne contemple que lui-même ? Le chercheur va donc s'interroger sur son regard interrogateur.

Le problème avec Chamoulard, c'est que quand je lui parle de tradition, il me ressort toujours la métaphore du désert et de l'oasis. Or le propre de la métaphore, c'est qu'elle vous oblige à vous pencher sur une chose, alors qu'on est en train de parler d'une autre. Mais bon, Chamoulard est un ami. Alors pour lui faire plaisir, je m'oblige à réfléchir au mirage. Et ça m'amène à quelques remarques :

1) Pour voir des mirages, il faut aller sur le terrain. Si vous restez chez vous, vous n'en verrez jamais. Ça vous aidera beaucoup à penser que l'oasis n'existe pas.

2) Le mirage est un phénomène de réfraction parfaitement constatable et dont rendent comte des lois scientifiques. A défaut d'étudier l'oasis absente, aller sur le terrain vous permettra d'étudier le mirage. Il fait partie de la connaissance du désert.

3) Ce n'est pas parce que le mirage vous fait voir une oasis là où il n'y en a pas, que les oasis n'existent pas. Mais encore une fois, vous ne le saurez pas si vous restez chez vous. Seul l'homme de terrain les connaît, sait les localiser et peut vous y conduire.

4) Le pire de tous les mirages, ce n'est pas celui qui vous montre une oasis là où il n'y a que le désert ; c'est celui qui vous fait voir du désert là où il y a une oasis.

Tout ça pose la question de savoir ce qu'on entend par regard et regarder. Un dicton chinois nous dit : "quand le sage montre un objet du doigt, l'imbécile regarde le doigt". Soit. A deux réserves près : si le sage en question est un prestidigitateur, il vaut mieux regarder le doigt que ce qu'il est en train de vous montrer. Et ensuite, je ne suis pas sûr que Chamoulard perçoive le doigt. Au risque de se le mettre dans l'œil. Ce qu'il fait, d'ailleurs.