Aller au contenu
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies notamment pour réaliser des statistiques de visites afin d’optimiser la fonctionnalité du site.
Des mondes de musiques

 En lisant avec gourmandise les articles de 5planètes.com, vous pouvez écouter Canal Breizh, en cliquant sur le logo.

PUBLICITÉ

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

Ethnotest

Le cuistre et le cru

Epistemologix

Les médecins de Molière ont deux caractéristiques : un, ce sont des cuistres ; deux, ce sont des charlatans.

Le cuistre a une tête bien pleine. Il lui a fallu un chausse-pied pour y enfourner pêle-mêle du latin périmé, des notions sans contenu ou des syllogismes tautologiques, toutes choses qui vous rendent un gars asymptote à la vie (une fille aussi). La vie, le charlatan y remédie en détruisant la santé de patients qui le seraient moins sans les saignées qu’il leur impose et les clystères qu’il leur prescrit – même si l’idée de prescription fait ici problème, du fait qu’un clystère s’administre généralement a posteriori. Le cuistre est donc risible et peu sexy – d’où des expressions comme “se taper les cuistres“ ou “écarter les cuistres“, qui nous aident à accéder à la vraie vie, voire à l’origine du monde, en quelque sorte.

L’alternative à une tête bien pleine, c’est une tête bien faite. Rabelais l’a dit, tout le monde le cite, même ceux qui croient que c’est du Desproges. Y compris les médecins de Molière. L’important, ce n’est plus le docteur, c’est l’élève : il doit être au centre du projet pédagogique. Et l’on comprend que jusqu’ici ce n’était pas le cas. Concrètement : plutôt que de lui inculquer que Louis treize n’est pas le fils de Louis douze, - ce dont l’élève se tape -, on va encourager en lui l’éveil à l’esprit critique.

De ce point de vue, le prof idéal, c’est celui du Cercle des poètes disparus. Télérama l’adore. Ah ! si seulement tous les profs étaient comme lui ! Voilà un gars qui éduque l’esprit critique en ordonnant aux élèves de déchirer la page d’un livre avec laquelle il n’est pas d’accord - et qu’il ne laisse pas aux élèves le temps de lire. Il ne réfute pas, il n’argumente pas : il détruit. Il remplace l’étude par l’autodafé, qui a ceci de remarquable que les incendiaires n’ont jamais lu les livres qu’ils brûlent. Ce même pédagogue contraint les élèves à monter sur leur pupitre pour manifester l’esprit critique qu’on est en train de leur inculquer. Comme ils sont dociles, ils le font. Ils obtempèrent, donc. Jusqu’à ce qu’un nouveau prof vienne remplacer le pédago : là, on ne déchire plus rien, on ne monte plus sur rien. On ne recommence à le faire que lorsque le pédago d’avant revient. Brièvement. C’est les Cent jours, en quelque sorte. “Commande, mon empereur, j’obéirai“ (vous pouvez remplacer empereur par une autre mot si vous voulez, mais alors, il faut traduire la citation en allemand). Le reste du programme d’enseignement consiste à shooter dans un ballon en criant “Shakespeare ! “ (présenté comme un auteur de westerns, parce que les élèves connaissent mieux John Wayne que Richard III – dont ils se tapent). L’enjeu, c’est de vider des têtes trop pleines, pour les refaire en mieux. Or là surgit un problème : c’est que le contraire de plein, ça reste quand même vide. La tête bien faite risque de se retrouver en attente de contenu. Malgré tout, l’opération vide-grenier n’a d’effets que positifs. D’abord, on n’a plus besoin de profs. Car le prof dispensait du savoir. Il transmettait de la connaissance. L’élève devait apprendre des choses, souvent par cœur. Le prof était un guide qui montrait à l’élève le chemin de la culture. Désormais, le prof suit un élève censé découvrir par lui-même tout ce qu’il a besoin de savoir. Et qu’il ne sait pas encore. Mais qu’il va faire découvrir au prof. C’est donc lui qui conduit le prof vers l’ignorance. Exit le prof. C’est tout bénef : on va d’abord le payer à coups de lattes, pendant qu’un footballeur, jugé plus utile à la nation, se fait trois millions d’euros par mois. Ensuite, on va lui reculer l’âge de la retraite jusqu’au gâtisme, histoire de pouvoir le latter plus longtemps. Et quand la retraite arrive enfin, on la lui désindexe (c’est le majeur qui prend le relais).

Deuxième effet bénéfique : n’ayant plus besoin de profs, on n’a plus besoin de culture. La tête bien faite devient le biotope d’une ignorance scrupuleusement entretenue, qui évite tout ce qui risquerait de la remplir. Pour ça, il y a internet et les réseaux sociaux : on clique sur du n’importe quoi, qu’on copie-colle sans la comprendre et dont on ne fera rien ensuite. On y broute de l’info, pas forcément avérée, bref du grain à moudre. Dont on ne fera pas de pain. Du grain à moindre, si vous voulez. La tête à clics devient tête à claques. De sorte que la tête se remplit de vide. Un élève à tête bien faite n’a aucun repère pour distinguer le douzième siècle du seizième. Le Moyen Âge, pour lui, c’est des châteaux forts et des chevaliers en armures (du quinzième siècle de préférence). Dans le meilleur des cas. Et dans le pire, Jeanne d’Arc est une patriote réactionnaire qui a ramené Catherine de Médicis à Versailles, d’où la Révolution viendra l’extraire pour la guillotiner.

Troisième conséquence : il n’y a plus de vérité nulle part. Chaque tête bien faite pense ce qu’elle veut et tout se vaut. Car distinguer la vérité de l’erreur, ce serait distinguer la connaissance de l’ignorance. Et revenir à des têtes bien pleines. Donc à la case départ.

Tout ça a deux avantages : le premier, c’est que ça éduque l’élève à la tolérance. Ptolémée et Galilée ont le droit de penser ce qu’ils veulent et leurs deux points de vue se valent. Certains en viennent aujourd’hui à nous informer que la terre est plate. Ils ont le droit (on appelle ça le droit à l’erreur - très valorisé chez les bobos. Car l’erreur est une vérité alternative). Or la tolérance, tout le monde est pour. On souffre trop de son contraire. Le second avantage, c’est que l’esprit critique, privé de contenu, se mue en déferlement de sarcasmes et d’insultes envers les têtes trop pleines, qui nous assènent que la terre est ronde, qu’elle tourne autour du soleil et que Louis treize est le fils d’Henri IV.

Cet état des lieux convient très bien à “Renard services“, qui veille sur un poulailler où la pintade est aussi libre que le renard. Or la pintade est peu encline à bouffer du renard. L’inverse est moins vrai, mais la pintade est peu outillée pour y réfléchir, ayant la tête peu pleine (donc bien faite) et le gésier plus gros que l’encéphale. Là où l’on voit que le renard a bien goupilé son coup, c’est que les pintades sont de plus en plus nombreuses à venir picorer entre ses pattes. Car le pintadisme est contagieux. En effet, une tête bien pleine a par nature peu d’écho ; une tête vide en a beaucoup plus. Et du coup elle atteint plus de monde, là où le son remplace le sens. C’est rassembleur, la tête vide. Ça rameute. Le peuple qui s’exprime devient une foule qui vocifère. Et qui est prête à guillotiner Einstein. Lequel pourra tout au plus tirer la langue sur l’échafaud et dire au bourreau : “montre ma tête au peuple, elle en vaut la peine“. Après quoi la foule pourra toujours consulter Wikipédia, pour découvrir qui elle vient de mettre à mort.