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Des mondes de musiques

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Ethnotest

Quand la belle fait la morte

Epistémologix

Le folk avait milité contre la guerre au Viet Nam et pour la décolonisation, dénoncé la politique des “grands ensembles“, l’aliénation de la femme, la soumission de l’université au monde des affaires, le dictat des maisons de disques sur la musique, avant de “faire mai 68“. Toutes choses qui le situaient plus à gauche qu’à droite. Il s’était aussi octroyé une épanouissante liberté sexuelle, dont il recueillait les fruits dans l’Eden de ses premiers festivals. Et voilà qu’il proclamait soudain son amour pour les chansons traditionnelles, naguère dites folkloriques.

Cet amour n’était pas programmé au départ pour être réciproque. C’était pas gagné d’avance. D’accord, chanter le soldat qui tue son capitaine ou la fille-mère exécutée par le bourreau, c’était facile. Ça sentait bon l’antimilitarisme et la condamnation de l’hypocrite morale bourgeoise. Mais célébrer le gars qui veut mourir pour le roi ou la fille qui refuse de coucher avant le mariage, ça introduisait comme un décalage entre ce qu’on chantait et ce qu’on était.

On chantait quand même. Parce que le subversif n’est jamais dans les mots qu’on dit. On dit ce qu’on veut. Après, on regarde qui parle. Et ce qu’il fait. Ou ne fait pas. Vociférer Le déserteur de Vian sur scène, ça vous bonifie le cacheton et nourrit l’applaudimètre. Vous ne prenez pas de risque. Ce qui est beaucoup plus subversif, c’est le club folk, le libanais rouge, l’attroupement dans le jardin public. Même si vous y chantez A la claire fontaine. Du coup le folk fermait les yeux sur le message, pour en envoyer un autre.

Un exemple emblématique du malentendu entre folk et traditionnel, c’est la chanson La belle qui fit la morte. Voilà une nana qui se refuse vertueusement à trois capitaines, simule un décès subit, est enterrée sous les lauriers blancs et quand papa vient fleurir sa tombe trois jours plus tard, il en sort une voix qui dit : “ouvrez, ouvrez ma tombe, mon père si vous m’aimez, trois jours j’ai fait la morte, pour mon honneur garder“.

Reste à savoir ce qu’on entend par honneur. Si nos trois militaires font dans le harcèlement sexuel, la fille a raison de balancer ses porcs. Le viol n’est pas en soi ce que l’amour propose de meilleur. Et le prestige de l’uniforme s’éloigne quand on enlève son falzar. Même en gardant les épaulettes.

Mais on peut se demander si c‘est bien de cela qu’il s’agit. Parce que les capitaines en question, la chanson traditionnelle nous en parle par ailleurs. Notamment à travers un soudard qui emmène au front sa conquête consentante. Ça donne : “à la première ville son amant l’habille en or et en argent ; à la deuxième ville son amant l’habille toute en diamant ; …elle était si belle, qu’on l’appelait la reine, reine du régiment“. Et là, on commence à voir les choses autrement. On ne viole plus, on fringue. On déguise, on maquille. On pygmalionne. On explique à l’élue que d’accord, les sabots c’est bien, mais que les talons aiguilles, ça lui va mieux. Ça la met plus en valeur. Ça la rend plus actuelle. Hélène est moins vilaine. 

Et c’est ça qui réconcilie un revivalisme avec son répertoire. Le revivalisme, c’est un gars qui dit à la tradition : “ je t’aime, à condition que tu ne sois pas ce que tu es. Que tu deviennes autre chose. Sois ce que j’ai besoin que tu sois“. Car on ne peut pas être les deux, mon capitaine. Le belle a donc le choix entre la prostitution ou le cimetière. Ce qui n’est pas vraiment un choix. Qu’elle repose en paix. Quant au capitaine, il est devenu général. Très général, même. Il est monté en trad. Et comme la belle qui faisait la morte a fini par l’être pour de bon, le gars s’occupe à nous gonfler des poupées. Pour le selfie. Lesquelles ressemblent à Mickey. Ou à Barbie. Ou à Bécassine