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Des mondes de musiques

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Ethnotest

La danse entre être et paraître

Epistemologix

Pelé a joué dans l’équipe du Brésil championne du monde de foot en 1958. Il avait 17 ans. Ce fut une révélation !

 Le gamin savait tout faire avec un ballon : dribbler, alterner le “râteau“ et la“roulette“, lober un défenseur pour reprendre de volée derrière son dos, enchaîner le tir sur un passement de jambes. Il n’était pas très grand, mais il prenait tous les ballons de la tête. On n’était pas seulement admiratif ; on était incrédule, enthousiaste, exalté. Quasi heureux. Car en plus de sa technique éblouissante, il respirait le bonheur de jouer. Or ce bonheur-là, c’est déjà de la joie de vivre.

Ce brillant soliste n’était pas le seul virtuose de l’équipe. Il y en avait au moins un autre, Garrincha, qui ridiculisait systématiquement son adversaire direct avant de centrer vers Vava, qui marquait, à moins que ce ne soit Pelé. Et puis derrière, le chef d’orchestre, c’était Didi. Il distribuait le jeu, il organisait, il inspirait les mouvements collectifs. Ce Brésil de 1958 a eu raison de l’équipe de France de Kopa, Piantoni et Fontaine, qui n’avaient rien de charlots. Il a été au foot ce que les Harlem globe trotters furent au basket, le Bolchoï au ballet.

En 1970 le Brésil est à nouveau champion du monde et Pelé fait toujours partie de l’équipe. Mais ce n’est plus le même joueur. Il est plus économe de ses gestes, donc plus sobre. Et moins explosif. Dira-t-on qu’il a vieilli ? Non, il a mûri. Il est toujours capable de faire ce qu’il veut avec un ballon. Mais il ne veut plus la même chose. Il est plus collectif, joue en déviation de balle, en contrôles orientés ; il sert ses partenaires et les met en position de marquer. Ce qui ne l’empêche pas de marquer lui-même quand il le faut. Cette maturité n’a rien d’un renoncement. Elle est une conquête. Le plaisir extraverti de jouer s’est intraverti en sensation éprouvée, plus forte de montrer moins.Je n’ai jamais perçu de solution de continuité entre le foot et la danse. Sauf sur deux points : dans la danse, il n’y a pas de ballon. Donc pas de sanction du geste par une efficacité. On peut se croire bon alors qu’on est mauvais. A la place, on a la musique : c’est elle qui nous dicte nos gestes. Et puis le foot de Pelé, ça se joue entre partenaires masculins. Les filles sont spectatrices. On peut penser à elles en jouant, chercher à éblouir sa petite amie, par exemple. Bref, plaire à un public. Dans la danse, les filles sont des partenaires. On ne leur montre rien, on éprouve avec elles. La communion remplace le spectacle. La technique joue son rôle dans cette entente, c’est sûr. Mais elle n’est qu’un moyen d’éprouver plus. Elle n’est pas un but en soi.

Une démonstration technique peut faire impression sur le public. A condition d’en disposer, de cette technique. Il est souvent pathétique de voir certains danseurs médiocres essayer de frimer sans en avoir les moyens. Mais comme il n’y a pas de ballon, leur geste n’est pas sanctionné par une efficacité. Ils le croient donc réussi. Alors que ce n’est pas le cas. Cela dit, même si le danseur est techniquement bon, il est toujours dommage de le voir chercher à épater la galerie – quitte à nous somatiser de la connivence jubilatoire avec ses partenaires. Ou sa partenaire. On a envie de lui dire : va te faire applaudir chez Pinder. Parce que l’auto-complaisance à exhiber un savoir-faire vous fait passer à côté de l’essence même de la danse : la relation à une mélodie d’une part ; à une partenaire d’autre part. Ces deux relations n’en font qu’une : la mélodie dit la qualité de ce que vous éprouvez l’un pour l’autre le temps d’une danse. C’est vrai de la bourrée comme de la contredanse. De la mazurka comme de la czardas ou du hambo.

Or c’est la qualité de ce que vous éprouvez qui vous rend beau à contempler. Plus que ce que montre votre technique. Même si vous en montrez moins, renonçant au dribble pour accéder au partage, substituant la communion à la différence. Rien n’est plus beau à voir que la joie intériorisée du vrai danseur qui joue. C’est elle qui rend Gene Kelly ou Robin Munro supérieurs à tous les autres, plus que le fait qu’ils n’ont rien à envier à personne sur le plan technique.

Il faut apprendre à regarder. Que votre regard frôle le frimeur extraverti et auto-contemplatif sans s’y arrêter. Sachez repérer le vrai bon danseur, celui qui intériorise, l’homme du partage. Vous ne le quitterez plus des yeux.