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Des mondes de musiques

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Ethnotest

Oraison funèbre

Pendant des décennies, les Ethnotests d’Epistémologix ont déchaîné les passions dans la revue Trad Magazine, divisant le lectorat en supporters enthousiastes et en détracteurs indignés. Cinq planètes a permis à ces texticules de jouer les prolongations. Mais puisque leur auteur a décidé de mettre un terme à l’aventure, Philippe Krümm m’a sollicité pour prononcer son oraison funèbre. Car les Ethnotests n’ont pas eu de lecteur plus attentif que moi.

 

 

Erik Marchand - Bernard Lortat-Jacob - Yvon Guilcher - Photo P.Krümm - Photo d'ouverture : Yvon Guilcher, Festival de Ris-Ornagis 1979 - Photo Dominique Lemaire

Qu’est-ce que les supporters d’Epistémologix ont apprécié dans les Ethnotests ? Leur humour, d’abord. Et ensuite ce regard sans complaisance sur notre revivalisme, qui nous révèle que le roi est nu et n’a qu’à aller se rhabiller. Quant aux détracteurs, qu’est-ce qui les a indignés dans les Ethnotests ? Leur humour, d’abord. Et ensuite ce regard sans complaisance sur notre revivalisme, qui nous révèle que le roi est nu et n’a qu’à aller se rhabiller.

Avec le recul, il me semble qu’Epistémologix ne s’est vraiment renouvelé que dans la forme. On a eu droit à des pastiches de Molière, La Fontaine, La Bruyère, A. Jarry, C. Doyle, B. Brecht ou de l’Orchésographie, voire de séries ou thrillers américains, à de faux entretiens avec des journalistes plus vrais que nature, à de vrais débats avec de faux ethnologues, à des compte-rendus sportifs, à des épîtres inédites de Saint Paul, etc. J’ai pris grand plaisir à tout cela en ce qui me concerne.

Sur le fond en revanche, Epistémologix s’est beaucoup répété. Il nous a ressassé – sous toutes les formes, dans tous les styles et sur tous les tons – la même idée directrice, qu’on pourrait résumer comme suit : notre pratique des répertoires traditionnels n’a rien d’une pratique traditionnelle de ces répertoires. Présenter alors le revivalisme (folklore, folk, trad ou néotrad) comme le nouveau visage évolutif d’une ancienne tradition – qui n’aurait pas changé de nature en passant de la paysannerie d’hier à une bourgeoisie d’aujourd’hui, quittant la ferme ou le buron pour le podium ou les grands jamborees revivalistes (festivals, parquets de bal, gymnases) et substituant à la danse maternelle issue des terroirs un espéranto hors sol sans terreau – cela revenait en gros à prendre le moyenâgeux pour du médiéval, amalgame qui relève soit de l’abdication intellectuelle, soit du mensonge délibéré.

Pour nous le faire voir concrètement, Epistémologix a mis en lumière les contradictions internes du discours politiquement correct, usant de diverses métaphores ou paraboles, qu’il estimait suffisamment parlantes pour n’avoir pas besoin de commentaires. Il en a profité pour croquer les Trissotin, Diafoirus, Purgon et autre Mascarille, qui viennent nous expliquer doctement ce qu’ils n’ont pas compris ; pour dénoncer la labellisation de l’incompétence, l’idéologie pétainiste de la “tradition bien vivante“, les diplômes auto-décernés, les métissages exogènes du World, les compos sans mélodie, l’acquiescement bêtifiant des médias, la démission des ministères, les sophismes de salon et les liturgies du colloque.

Cela dit, si les Ethnotests ont été pour les lecteurs de Trad Mag l’occasion de découvrir le point de vue d’Epistémologix, les réactions de ce public ont permis en retour à l’auteur de prendre la mesure du socle idéologique commun à l’ensemble du mouvement trad, au-delà de sa diversité. Ils ont fonctionné comme un révélateur plongé dans un précipité. Ou comme un thermomètre grâce auquel chacun prenait la température de l’autre, les uns a priori (comme aujourd’hui), l’autre a posteriori ((comme naguère).

En effet, dès Trad Mag, Epistémologix s’est passionné pour le courrier des lecteurs de ce journal particulier, qui s’adressait à des gens intéressés par les musiques et les danses traditionnelles d’une part et préoccupés d’autre part de savoir ce qu’on pouvait en faire aujourd’hui. D’une manière générale, les lecteurs ont apprécié Trad Mag. La plupart des lettres commençaient par “bravo ! “ ou “merci ! “. D’où l’on pouvait conclure que ces gens-là s’étaient abonnés de leur plein gré. Et que les autres écrivaient moins. Quant à ceux qui réclamaient des articles de fond, on peut penser que leur abonnement n’était que provisoire. Car on a droit à l’erreur, comme le disait ce hérisson en descendant d’une brosse à poils durs : “et alors ? tout le monde peut se tromper ! “.

Les brosses du lectorat ont souvent caressé Epistémologix dans le sens du poil. Mais pas toujours. Quant à la brosse à reluire, le trad se l’est beaucoup réservée à son propre usage, se mettant en scène dans des autoportraits clonés à l’infini. Par exemple à travers les photos de groupes. On voit bien que les membres de certains d’entre eux ont été surpris par le photographe à un moment où ils ne s’y attendaient pas du tout, occupés qu’ils étaient à vivre. On les a saisis à leur insu dans leur environnement quotidien : landes, dunes, rochers, vieux moulin, bistrot. Coup de chance, ils avaient leurs instruments sur eux à ce moment-là, beaucoup étaient même en train d’en jouer. Vous avez aussi ceux qui, photographiés d’en haut, lèvent la tête vers l’objectif, l’air interrogateur. Ou ceux qui regardent tous du même côté, captivés par un objet qui nous demeure invisible. Ou ceux qui, allongés par terre tels les rayons d’un cercle, ont la tête au centre. Tout ça, en général, ce sont des groupes gentils, volontiers acoustiques et au nom champêtre. La Moulinette, par exemple. Et puis vous avez les désopilants, dont l’un souffle dans un violon, pendant qu’un autre tire la langue en louchant et qu’un troisième lui fait des oreilles de lapin (ou de quelque autre animal à longues oreilles). On comprend tout de suite qu’avec de tels joyeux drilles, on ne va pas s’emmerder. A côté des désopilants, vous avez les désopilés, surpris en pleine hilarité réciproque et qui se poilent et s’entre-tirebouchonnent avec un naturel très émouvant. Aux antipodes de toute cette bonne humeur contagieuse, on repère les réprouvés, les patibulaires, ceux qui ont la haine en bandoulière et à qui le bon dieu a oublié de refiler des zygomatiques. Leur musique a en général plus de prétention à la modernité, ce n’est plus La Moulinette, mais plutôt Argad. Ou Kurun. Ou Aragorn. Ou Les quadras rugissants. Ou OK choral. Ou Kiss of hasch (oui, parce que les jeux de mots prolifèrent, dans les noms de groupes, marquant une distance amusante entre ce qu’on est et ce qu’on fait, de sorte que c’est avec un clin d’œil complice qu’on vous moule le calembour à la louche – celui-là, je vous-le donne).

La légende de la photo complète bien l’image. C’est elle qui nous révèle le nom des musiciens, nous permettant de découvrir qui joue de quoi. Par exemple, si on en voit un qui souffle dans une cornemuse, un qui diatonique et un qui guitarise, il est intéressant d’apprendre que David joue de la guitare et du diato, Kévin du diato et de la cornemuse, Thierry de la cornemuse et de la guitare. Avec en prime Éric, qui joue du diato et de la contrebasse et dont on ne sait pas s’il est sur la photo. Et comme on nous dit qu’il y en a un qui chante, on s’amuse à deviner lequel.

Tous ces groupes, de quelque obédience qu’ils soient, ont en commun deux choses : 1) leur répertoire inclut le Cercle circassien ; 2) ils joignent aux morceaux traditionnels des pièces de leur propre composition. C’est original, ils le font tous, on ne s’en lasse pas et ça les autorise à se retrouver nombreux loin des sentiers battus.

Notamment sur les réseaux sociaux. C’est là qu’Epistémologix a pu découvrir que la connaissance de la bourrée et de ses mélodies est un handicap pour quiconque envisage de composer une bourrée. Un musicien qui en ignore tout sera moins influencé. Donc plus impartial. Donc plus libre. Et il gagnera beaucoup de temps.

Parce que le fond du problème – et cela, Epistémologix n’en savait rien au départ – c’est que ce que le revivalisme entend par musique traditionnelle, c’est moins la musique traditionnelle que toutes les autres. Celles qui ne le sont pas. Notre revivalisme n’est traditionnel que par défaut. Il aurait tant aimé faire du rock, du pop, du rap, de la variété. Ou de la danse contemporaine. Alors il essaie de ramener l’inconnu au déjà connu. On réintègre le piano, la contrebasse, le tuba, la boite à rythmes, le port de voix, la syncope, le parlando Rive gauche, l’appogiature ascendante, l’attaque dédoublée, le vibrato à issue retardée, bref tout ce qui échappe à l’ethnographie. Et comme on n’est pas raciste, on métisse, c’est-à-dire qu’on mélange une musique qu’on connaît mal avec une musique dont on ignore tout. Le point de fuite, c’est Disneyland, loin des sentiers battus. De sorte qu’à terme, la seule vraie tradition, c’est le revival. Et que les renouvellements revivalistes ne sont pas autre chose que l’évolution de “la tradition“. Simplement, il est pratique d’avoir un seul mot pour les deux. Ça permet de parler de l’un en disant qu’on parle de l’autre. Et donc de ne parler que de nous.

La recension revivaliste exhale volontiers un discret parfum d’encens. Le critique, être paternel et débonnaire, est régulièrement charmé et ravi. Une acuité visuelle qui lui est propre lui fait discerner du “légendaire“ et du “mythique“ un peu partout, qualificatifs heureusement compatibles avec les chiffres de vente. Tout CD est “à couper le souffle“, “à consommer d‘urgence. Sans modération“. Je ne me souviens pas avoir jamais lu : “ce CD, quelle daube ! Il ferait vomir un skunks ! “.

A tort ou à raison, Epistémologix fait partie des gens (il y en a quand même pas mal) qui se sont démarqués du consensus. Ce faisant, il a moins condamné ce que les gens font, que ce qu’ils en disent, estimant que chacun a le droit de faire ce qu’il veut, mais pas de dire n’importe quoi. Raison pour laquelle il a moins attaqué des personnes que des discours convenus, ceux à travers lesquels notre revivalisme se croit obligé de se justifier d’être en porte-à-faux par rapport à cette sacrosainte “tradition“ dont il s’écarte tout en continuant de s’en réclamer. Ce qui induit un décalage entre les choses et les mots dont on les affuble.

En réalité, Epistémologix nous présente un miroir qui nous met devant une alternative :

- soit ce miroir est déformant, ce qu’il montre de nous est mensonger, auquel cas personne n’a aucune raison de se sentir visé ;

- soit nous nous y reconnaissons, il reflète la vérité, auquel cas nous devons y réfléchir sans faire de caca nerveux. Et donc accepter la critique sans crier à la polémique.

L’outil, c’était le rire. Car le rire a deux vertus : d’une part il est le propre de l’homme, ce qui permet de distinguer l’être humain de la pintade ou du poulet de batterie ; d’autre part, il met à distance les vociférations de la haine. Pour tenter d’amuser son lecteur, Epistémologix s’est méfié de la dérision, excroissance de l’ironie, misant plus souvent sur l’humour, qui feint d’acquiescer à des dysfonctionnements. Au lecteur de faire le reste. 

Parmi les lecteurs des Ethnotests, – dont certains prétendaient ne pas les lire –, d’aucuns se sont parfois demandé si c’était du lard ou du cochon. En fait, c’était du lard. Donc du cochon. On l’a souvent dit : dans le cochon, tout est bon. La seule partie du cochon qui ne soit pas comestible, c’est le cri de la bête. Surtout pendant qu’on l’égorge. Or c’est ce cri qu’Epistémologix nous fait entendre. En V.O. Mais avec des sous-titres. Dans l’espoir qu’on en rigolera ensemble. Sans balancer son porc pour autant, nul n’est obligé de devenir végétarien. Ou musulman – toutes personnes qui méritent le respect (restez zen, gardez le smile).  On m’apprend que beaucoup de lecteurs masochistes souhaitent une publication exhaustive de tous les Ethnotests. Les déjà édités comme les restés inédits. Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Mais ce que je tiens à dire en conclusion, c’est que je suis personnellement d’accord avec tout ce qu’a écrit Epistémologix.

C’est même au point que j’aurais pu les rédiger moi-même, ces Ethnotests. Mais dans ce cas, bien sûr, sous un pseudonyme.

 Yvon Guilcher