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Des mondes de musiques

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ETHNOTESTS XXII

Le temps ne passe pas assez vite

Épistémologix

J'ai lu que certains danseurs renommés reprochent aux musiciens une accélération des tempi. Ils ont tort.

Je ne vois pas comment on peut accélérer des tempi qui n'existent nulle part en dehors du moment où on joue. Ils sont ce qu'on en fait, les tempi ! Et puis la danse, si c'est pas hyperrapide, échevelé, endiablé, ça déflagre pas. On s'endort. Autant se taper du grégorien. Donc résumons : la danse, c'est fait pour déflagrer et les tempi se doivent d'être frénétiques. D'ailleurs, si on y réfléchit bien (nous le faisons tous), on a de bonnes raisons de speeder Gonzalès. Je vous en livre quelques unes :

1) Autrefois, pour danser une bourrée, il fallait trouver le temps d'en faire le pas.. Aujourd'hui, personne ne le fait plus. D'abord parce que plus personne ne le connaît ; ensuite parce qu'on n'a pas que ça à faire. Alors forcément, ça va plus vite. Au lieu de perdre du temps, on en gagne. Du coup on danse plus : parce que les anciens, il leur fallait vingt minutes pour danser une bourrée, alors que nous, en vingt minutes, on en fait plusieurs – plus des rondeaux, une scottish et une mazurka. Donc en dansant moins, on danse plus. C'est gagnant gagnant.

2) Autrefois le airs de bourrée avaient un rythme de bourrée. Il y avait des notes entre les temps forts. Ça freinait le tempo. Heureusement on a remplacé ça par des compos. Il y a de plus en plus de tempo, mais de moins en moins de rythme. La cerise sur le gâteux, c'est les impros. Là, on a du mal à voir si c'est à deux temps ou à trois, mais on s'en tape. La compo et l'impro ont en commun de donner du mystère à la danse. D'abord parce qu'on ne voit pas bien où ça commence, où ça finit, ni ce qu'il y a entre les deux. Ensuite, parce qu'on ne sait jamais si on est en train de vous jouer une bourrée, un rondeau, en dro ou une scottish. De sorte que chacun a le choix de danser ce qu'il veut. Ça respecte la liberté et incite à la tolérance.

3) Autrefois, on distinguait entre les bons danseurs et les mauvais. Les bons, c'était ceux qui dansaient bien, les mauvais, ceux qui dansaient mal ; les premiers savaient faire les pas, les seconds les remplaçaient par des faux pas ; les premiers étaient heureux, les seconds croyaient l'être. Oui, mais non. Moi je pense que la danse n'a pas besoin d'avoir des pas. Les précurseurs à cet égard, c'est les danseurs de ballet contemporain, qui ont beaucoup à nous apprendre à tous égards. Mais il y a autre chose qu'il faut voir : c'est qu'un mec à qui il faut vingt minutes pour danser une bourrée, il s'en tapera beaucoup moins au cours de sa vie qu'un gars à qui deux minutes suffisent. Parce que le premier, quand il a fini de danser dix bourrées, il est déjà vieux. Tandis que le second, à la onzième, il est toujours jeune. Or la vieillesse, ça vous rend difficile de faire le pas. Tandis qu'un jeune reste capable de ne pas les faire. Ce qui met tout le monde au même niveau de handicap.

Mais le fond du problème à mes yeux, c'est qu'il faut vivre avec son temps. Et pour cela, resituer les enjeux dans les contextes actuels.

- Qu'on s'en réjouisse ou pas, on vit à une époque où il ne faut que huit jours pour faire un cochon. Danser comme un cochon nous fait donc gagner du temps et bénéficier de plus de loisir pour l'informatique.

- Qu'on s'en réjouisse ou pas, on vit à une époque où toutes les pommes ont le même goût. Lequel n'est jamais celui de la pomme. Alors vu que les compos et les impros n'en ont pas non plus, on avale tout sans mâcher. On gagne du temps.

- On vit à une époque – qu'on s'en réjouisse ou pas – où l'on vit sans prendre le temps de vivre. La danse nous bouffe la vie et la vie ne danse plus. On vit sans vivre et danse sans danser. On a autre chose à faire. Communiquer notamment. Même les smart-faunes ont cessé de cavaler après Terpsichore : elle va trop vite.

Je ne sais plus qui a dit que la danse n'était qu'un autre visage de l'amour. Ça sonne bien. Ça a tout pour plaire dans les demeures à poutres apparentes. Oui, mais non. Pour l'amour, on a les mass-médiocres, qui n'ont pas besoin du rock ou de la czardas pour soulever "les jupons de l'histoire", sous lesquels on aperçoit la tronche de Christine Bravo. Ça dissuade. Ça démobilise.. Et pour la danse, on a le bal folk, le fest noz, youtube et le bien nommé Festival de cannes – avec faux pas sur tapis rouge. Bref, à d'autres le strass, à nous le stress. Et pour la rencontre, on a le selfie. On se retrouve face à face (book) avec soi-même. On est moins dépaysé.

Là où faute de temps le printemps devient prime time, là où l'art vient fâcheusement interrompre la pub, là où on prend Vivaldi pour une pizza "quatre saisons" et Nestlé pour un peintre, là où les notes des compos nous cachent la musique, là où le bon danseur c'est le danseur mort, l'Embarquement pour Cimetière ne compte plus ses embarcadères. Mais la traversée se réduit à l'appareillage. Faute de temps. Concrètement, l'amour, ça devient : "garde ton soutif, je suis garé en double file". Variante : "j'ai une demie heure de libre, là, on baise ?" Réponse : "et qu'est-ce qu'on fera dans les vingt-cinq minutes restantes ?" Vous me direz : on pourra toujours se taper une trentaine de bourrées. Ça s'appelle tuer le temps. De toutes façons il était déjà mort. Donc pas de poursuites.

Sauf qu'en fait (comme on dit), tuer le temps, ce n'est pas en gagner. C'est en perdre. Et le cher disparu ne vous fait pas accéder à l'éternité pour autant. Parce que comme dirait Proust, l'éternité, c'est le temps retrouvé. Alors bien sûr, pour retrouver le temps, il faut commencer par l'avoir perdu. D'accord, mais l'avoir perdu à vivre. A se "coucher de bonne heure" ; à voir du légendaire sur son abat jour ; à bouffer des madeleines trempées dans de la verveine ; à faire catleya ; à sortir de son quant à Swann.

Suivez ? Non ? Pas grave. Cherchez sur Wikipedia. C'est une autre façon de perdre son temps. Le temps des cerises. Celles qu'on met sur les gâteux.