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Des mondes de musiques

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Gabriel Ranvier

Rencontre avec madame Hurunghee, descendante de Gabriel Ranvier

Agnés Unterberger -

Photo ouverture - Charles Ranvier, fils de Gabriel (coll. B. Hurunghee, droits réservés)

Au printemps 2014 j’entrai en contact avec Brigitte Hurunghee, arrière-arrière-petite-fille du musicien Gabriel Ranvier (1860-1905[1]), seule descendante directe retrouvée à ce jour.

Passé à la postérité comme le premier « roi des cabrettaires[2] », Ranvier fut un modèle pour nombre de joueurs de cabrette contemporains, parmi lesquels Antoine Bouscatel, et demeure une référence d’interprétation[3]. Mme Hurunghee n’avait toutefois pas gardé mémoire de ce passé musical, ni oralement ni sous forme d’archives. Lors de notre rencontre, elle me communiqua pourtant des documents conservés depuis la fin du XIXe siècle, ainsi que des informations complémentaires témoignant du contexte socio-familial. Je la remercie ici de sa confiance et de ce moment partagé. Les documents sont reproduits avec son aimable autorisation pour le site 5planètes - Des mondes de musique (droits réservés).

Le contexte des années 1900. Fin de la « Belle Époque » Ranvier

Gabriel Ranvier, premier « roi des cabrettaires », comme le surnomme tant la presse parisienne que régionaliste, meurt subitement à Paris le 4 novembre 1905, à l’âge de 45 ans, au 12 passage du Mont-Cenis (18e arrt). Cette mort prématurée serait due à un infarctus ou une congestion cérébrale, attaque favorisée sans doute par l’obésité dont il était atteint depuis sa jeunesse[4]. Le dernier « bal à la musette » recensé où il se produisit n’était toutefois pas situé dans le 18e arrondissement, mais au 136 rue de Charenton (12e arrt), chez Bastide, un originaire de Raulhac dans le Cantal[5].

Au début des années 1900, la situation des Ranvier est plutôt confortable : Gabriel est alors propriétaire de son domicile dans le 18e arrondissement, loué en 1900 pour un montant mensuel de 500 francs, ce qui constitue « une rente honnête [6] » ; Entre 1902 et 1904 plusieurs adresses de débits de vins sont d’autre part inscrites à son nom dans les 5e et 13e arrondissements[7] ; enfin, il est recherché comme musicien dans les bals, profitant de sa gloire consacrée dans le milieu auvergnat et de son aptitude à attirer la clientèle : « Les bals se disputaient sa collaboration[8] ».

Le bal Chauvet « À la musette » où joue Ranvier en 1900, au 151 boulevard de la Gare, et que fréquentera quelques années plus tard Martin Cayla (coll. Fabrice Lenormand)

 

 Jeton de bal de l’établissement Chauvet (coll. L. Lariche)

À sa mort, Ranvier laisse une veuve et trois enfants, Charles, Marie et Louise, tous logés au 12 passage du Mont-Cenis[9]. Celui-ci est situé à proximité de la porte de Clignancourt, limitrophe de la « zone » et de Saint-Ouen, une ville de banlieue où vécurent les Ranvier à la fin du XIXe siècle et où de nombreux chiffonniers et petits commerçants auvergnats travaillaient[10]. Ce décès imprévu rend les finances du foyer plus fragiles. La famille ne bénéficie plus de revenus tirés d’éventuels loyers ou d’engagements en bals, même si chaque enfant hérite d’environ 1500 francs[11]. Anna, la mère, est sans profession. Le salaire de Louise, employée comme domestique et seule enfant majeure, semble insuffisant pour quatre personnes. Charles[12] doit sans doute se mettre au travail assez vite, s’il ne l’a pas déjà fait, car il a 17 ans en 1905. On ne retrouve pas trace d’activité musicale chez le dernier fils vivant de Gabriel Ranvier. Mentionné comme emballeur en 1910[13], il n’a pas non plus repris le commerce de vins. Il est d’ailleurs remarquable qu’au cours de son existence, Gabriel Ranvier n’ait jamais ouvert d’établissement de bal à son nom, malgré l’excellence incontestée de son jeu et son activité comme patron marchand de vins depuis la fin des années 1880 ; par comparaison, Bouscatel fonde au contraire un bal rapidement appelé au succès au cœur du quartier Bastille, dans la fréquentée rue de Lappe, à l’époque même où disparaît son maître[14].

Porte de Clignancourt, cliché pris depuis Saint-Ouen

 

Cabrette portant la signature « G Ranvier », pouvant avoir appartenu à Gabriel Ranvier (coll. privée, droits réservés)

 

En 1909 meurt à son tour Anna Albaret veuve Ranvier, à l’âge de 45 ans, comme son mari[15]. Six mois plus tard, cette mort prématurée est suivie du décès de son fils Charles, à 21 ans seulement[16]. Il meurt à l’hôpital Lariboisière pendant l’hiver 1910. Une « granulie », forme aiguë et généralisée de la tuberculose, emporte le jeune homme au bout d’une semaine[17]. Peu de temps auparavant sa fiche militaire indiquait déjà une dispense de service pour « faiblesse[18] » de constitution.

 

Reste le dernier enfant né des Ranvier, Marie, grâce à laquelle les documents d’archives de Mme Hurunghee nous sont parvenus. À sa naissance en 1898, déjà au 12 passage du Mont-Cenis, était déclarant son grand-père Mathieu Albaret, « musicien » désigné comme tel à l’âge respectable de 76 ans et réputé « fervent de La Cabrette[19] », l’association des cabrettaires parisiens créée en 1895. En quelques années Marie perd donc ses parents et son frère. Elle se retrouve isolée, car si en 1913 sa sœur Louise habite encore avec elle, celle-ci épouse bientôt un certain Léon Souquet originaire de Rodez[20]. Les mariés restent-ils à cette adresse ? On peut s’interroger sur le sort de Marie pendant la grande Guerre et la façon dont elle fut prise en charge. En 1918 on la retrouve « sans domicile[21] » dans le nord de Paris, et sans doute dans une grande pauvreté. Elle est déclarée journalière, exerçant un travail précaire payé à la tâche. Sa fille unique Raymonde naît dans ces difficiles circonstances, de père non précisé. L’enfant sera reconnue en 1920 lorsque sa mère épousera Paul Henel, un chiffonnier du 19e arrondissement. Marie Ranvier travaille désormais comme étireuse[22].

 

 

Les archives de Mme Hurunghee. Fragments de mémoire retrouvés

Les plus lointains souvenirs directs de Mme Hurunghee remontent à son arrière-grand-mère Marie Ranvier et son second mari François Barret, épousé après la deuxième guerre mondiale. Mais certains documents gardés dans la famille évoquent l’époque d’avant 1914.

Il s’agit tout d’abord d’une magnifique photo de Charles Ranvier, le fils de Gabriel, visiblement prise aux alentours de ses 20 ans.

 

Charles Ranvier, fils de Gabriel (coll. B. Hurunghee, droits réservés)

Le cliché frappe par la lumière que le personnage dégage. Accoudé à une table de café, le jeune homme aux yeux clairs prend la pose devant son verre, souriant à l’objectif. Sa tenue évoque le titi parisien des quartiers populaires, doté des codes vestimentaires à la mode - casquette, costard rayé, ceinture tressée et chaussures cirées – le tout l’air décontracté et le mégot à la main[23] ; l’allure est naturelle, dans un décor patiné qui semble familier au jeune homme. L’apparence physique de Charles correspond au signalement indiqué lors de sa conscription: cheveux et sourcils blonds, yeux bleus verts, visage ovale, nez fort, 1 mètre 60. C’est sa sœur Marie qui a conservé cette photo. Une inscription (« frère à maman ») a été écrite au dos du cliché par sa fille Raymonde, avant que celui-ci ne soit transmis à la génération suivante[24]. On peut penser que la mort de son grand frère ait assez affecté Marie Ranvier, qui n’avait alors que 12 ans. C’est en tout cas l’une des seules photos de famille qu’elle semble avoir gardée, et qui à ce titre devait représenter une valeur particulière à ses yeux. Aucun autre cliché avec Louise ou le couple Anna et Gabriel Ranvier ne figure malheureusement dans ces archives.

 

Deuxième document plus ancien encore, le livret de famille de Gabriel Ranvier. Les informations qu’il contient confirment celles déjà retrouvées lors de nos recherches en archives pour la publication de Paris-cabrette. Mais ce livret reste remarquable par le fait qu’il constitue le seul objet issu des affaires personnelles de Gabriel Ranvier qui ait été gardé jusqu’à aujourd’hui dans sa famille ; les cabrettes ont quant à elles probablement été dispersées après sa mort auprès de divers musiciens ou collectionneurs.

Extrait du livret de famille de Gabriel Ranvier (coll. B. Hurunghee, droits réservés)

Le livret de famille fut délivré à Ranvier au moment de son mariage civil en 1884, à l’époque où il habitait dans le quartier Latin, rue de la Montagne Sainte-Geneviève, à la même adresse que le bal Ambierle où il commença à jouer[25]. Le patron de bal Antoine Ambierle fut d’ailleurs son témoin à son mariage civil comme religieux, célébré à l’église Saint-Nicolas du Chardonnet.

Extrait de l’acte de mariage religieux de Gabriel Ranvier : signatures au bas du document, dont celles de Ranvier et d’Ambierle (droits photo: Agnès Unterberger - source : archives paroissiales de Saint-Nicolas du Chardonnet)

 

 

Enfin, des documents plus récents nous renseignent sur l’apparence de Marie Ranvier, la fille de Gabriel, en particulier la photo de ses cartes d’identité et de réduction de transports, même si celle-ci a été prise à un âge assez avancé, aux débuts des années 1960. Physiquement, Marie ne ressemble pas à son frère ; en revanche son embonpoint plutôt prononcé se rapproche peut-être davantage de celui de son père.

 

Carte de réduction de la SNCF ayant appartenu à Marie Ranvier dans les années 1960 (coll. B. Hurunghee, droits réservés)

 

 

Carte d’identité de Marie Ranvier (coll. B. Hurunghee, droits réservés)

La carte de réduction pour les trajets en banlieue reflète aussi la situation toujours modeste de Marie, dont les revenus demeurent limités. Elle continuera d’habiter dans le 18e arrondissement jusqu’à son décès en 1974, au 29 rue Championnet[26], avant d’être inhumée comme son père au cimetière de Saint-Ouen. Sa mort met fin à près d’un siècle de présence de la famille Ranvier dans ce quartier nord de Paris, Gabriel ayant successivement vécu rue Marcadet, rue du Poteau, rue Boinod et passage du Mont-Cenis entre 1878 et 1905.

 

Socialement, le quartier Clignancourt traduit donc la trajectoire inégale de la famille de ce cabrettaire pourtant illustre. C’est là qu’on assiste dans les premiers temps à l’ascension des Ranvier, qui après leur séjour à Saint-Ouen, redeviennent Parisiens intra muros et passent du statut de locataires à celui de petits propriétaires. Au début des années 1900 l’épouse de Gabriel Ranvier ne travaille pas, contrairement aux femmes d’ouvriers non qualifiés par exemple, signe supplémentaire d’un certain niveau de vie de ce foyer, qui dispose même d’une petite rente. Mais les enfants n’accèdent pas, ou du moins n’ont pas le temps d’accéder, à la même stabilité - mise à part peut-être Louise, grâce à sa nouvelle condition de femme mariée, à la veille de la guerre de 14. Ils sont employés ou vivent de petits boulots, et la situation est plus difficile pour Marie après la guerre, retombée quelque temps au bas de l’échelle ouvrière. Sur le plan musical, et en l’absence apparente de transmission par Ranvier de son art à ses descendants, ce quartier reste le théâtre de la rencontre mythique entre Bouscatel et son maître, là où le « roi des cabrettaires » réunissait son cercle, et le lieu du dernier hommage rendu à Gabriel par ses camarades musiciens.

 

 L’église Notre-Dame de Clignancourt où se déroulèrent les funérailles de Gabriel Ranvier et auxquelles se pressèrent « à peu près tous les cabrettaires de Paris ». (L’Auvergnat de Paris du 12 novembre 1905)

- Les adresses et événements liés à l’enquête sur Gabriel Ranvier figurent sur une carte consultable à cette adresse: CLIC

(copyright et droits d’utilisation: Agnès Unterberger)

- L’ouvrage Paris-cabrette - Enquêtes sur des générations pionnières (auteurs : Fabrice Lenormand, Agnès Unterberger et Bruce Bécamel) paru en 2013, a fait l’objet d’un retirage. Il est toujours en vente auprès de la Société de La Haute-Auvergne, à l’adresse :

12 rue Arsène Vermenouze - 15000 Aurillac

mail : srha@free.fr - téléphone : 04-71-43-21-69

http://www.haute-auvergne.org/

 

 

 

 

[1] Gabriel Ranvier, né et mort à Paris, a une famille originaire du Cantal : de Vigouroux (pays de Pierrefort) du côté paternel, et de Saint-Urcize (Aubrac) du côté maternel.

[2] Voir Lenormand, Fabrice, Unterberger, Agnès, Gabriel Ranvier premier Roi des cabrettaires in Paris cabrette, enquêtes sur des générations pionnières, Aurillac, Société La Haute-Auvergne, coll. Mémoires, 2013, p. 7-95.

[3] Malgré la renommée de Ranvier, aucun enregistrement sonore de son interprétation n’a été retrouvé à ce jour.

[4] Il est réformé pour cette raison en 1888. Le registre militaire comporte par ailleurs son signalement: cheveux et sourcils châtains, yeux bleus, visage ovale, menton rond, nez aquilin (source : registres matricules, 2e bureau, 1880, matricule 3430).

[5] Lenormand, Fabrice, Unterberger, Agnès, op. cit., p. 85. Il joue chez Bastide en 1903. Voir aussi à ce sujet Lariche, Lucien, Les Jetons de bal 1830-1840, Paris, Association des collectionneurs de jetons-monnaie, 2006, p. 170.

[6] Lenormand, Fabrice, Unterberger, Agnès, op. cit., p. 71.

[7] Lenormand, Fabrice, Unterberger, Agnès, op. cit., p. 80-81. En 1902 il tient simultanément deux boutiques rue Daubenton (5e) et rue de Patay (13e). Une troisième adresse s’ajoute en 1903 (44 rue Esquirol), puis l’année suivante on retrouve Gabriel comme marchand de vins rue de Patay. Dans son Histoire sociale de la France au XIXe siècle (Seuil, 1991), Christophe Charle relève que ce cumul d’activités est assez fréquent quand les affaires marchent ; mais un turn over important affecte aussi les petits commerces auvergnats, sensibles aux aléas de la consommation ; « les plus prospères ne songent nullement à fonder une dynastie », l’argent étant généralement investi dans leur terre d’origine ou mis de côté pour constituer une rente (p. 183).

[8] Source : nécrologie de L’Auvergnat de Paris du 12 novembre 1905.

[9] C’est en avril 1893 que Ranvier achète d’abord un terrain de 90m2 au 12 passage du Mont Cenis pour la somme de 2100 francs. Il s’y trouve au départ un « chantier Clos de murs pour dépôt de Bois et Charbon » qui lui permet d’accroître son activité de charbonnier (voir Lenormand, Fabrice, Unterberger, Agnès, op. cit., p. 58-59).

[10] Au décès de Gabriel est d’ailleurs témoin l’un de ses neveux Jules Jarlier, cordonnier dans la rue Baudin à Saint-Ouen. Ranvier sera inhumé au cimetière parisien de Saint-Ouen (sépulture temporaire aujourd’hui disparue). Cela montre une certaine porosité urbaine entre le nord du 18e arrondissement et Saint-Ouen.

[11] Archives de Paris, déclaration de succession de Gabriel Ranvier du 3 mai et 8 juin 1906. Si on compare avec les sommes versées en 1900 par le locataire de Ranvier, cela représente à peu près trois mois de loyer. Gabriel Ranvier avait aussi déposé la somme de 800 francs sur un compte au Crédit Lyonnais.

[12] Le prénom de Charles fait référence à celui de son père, qui s’appelait précisément Charles, Gabriel Ranvier (acte de baptême du 19 août 1860 de la paroisse Saint-Eustache). Le choix initial du prénom fait référence au parrain de Gabriel, Jean Charles Ranvier.

[13] Mairie du 10e arrondissement, acte de décès du 20 janvier 1910.

[14] Bouscatel mettra à la mode le duo cabrette accordéon en compagnie de Péguri, alors que Ranvier semble avoir gardé un jeu soliste à la musette.

[15] Archives de Paris - Registres de l’état civil, acte de décès du 2 juillet 1909 (18e arrt).

[16] Mairie du 10e arrondissement, acte de décès du 20 janvier 1910.

[17] Archives APHP, bulletin n° 137 du 19 janvier 1910. Entré à l’hôpital le 11 janvier, Charles meurt sur son lit de malade dans la nuit du 19 janvier, salle Grisolle (un lieu qu’évoque Max Jacob dans Le Roi de Béotie en 1921).

[18] Archives de Paris - Registres matricules, 6e bureau, 1908 (D4R1 1495) - Ses deux autres frères moururent eux aussi prématurément à la fin du XIXe siècle, l’un en bas âge, l’autre à 14 ans.

[19] Source : nécrologie dans L’Auvergnat de Paris du 25 février 1900. Mathieu Albaret habitait lui aussi dans le 18e arrondissement.

[20] Mairie du 18e arrondissement, acte de mariage du 17 avril 1913.

[21] Mairie du 10e arrondissement, acte de naissance du 14 janvier 1918 de Raymonde, fille de Marie Ranvier.

[22] Ouvrière étirant des tissus ou des peaux.

[23] Le rôle de composition du titi parisien sera exploité par des artistes de cafés concerts comme Maurice Chevalier, né la même année que Charles Ranvier, en 1888.

[24] Du côté de Marie Ranvier, chaque génération successive n’est représentée que par une unique descendante, fil fragile de transmission, d’autant que les liens de mère à fille ou de grand-mère à petite-fille furent relativement distendus au cours du XXe siècle.

[25] Ranvier séjourne au 30, puis au 34 et enfin au 25 rue de la Montagne Sainte-Geneviève entre 1884 et 1887.

[26] Cette rue n’est guère éloignée du passage du Mont-Cenis.