Garryowen ou le destin d’un air irlandais
Etienne Bours
Le film Little Big Man, réalisé par Arthur Penn et sorti en 1970 m’a profondément marqué dès sa sortie. Au point de pouvoir le revoir régulièrement sans jamais m’en lasser. C’était sans aucun doute un des premiers grands western à rendre justice aux Indiens (avec Soldier Blue sorti la même année).
On y voit des scènes de massacre qui rappellent l’anéantissement historique d’un groupe de Cheyennes en 1868 (massacre de la Washita). Femmes, enfants et vieillards y furent tués sans merci par le 7ème de cavalerie dirigé par le tristement célèbre Custer. Chaque fois que le film montre une approche de ce régiment on entend une mélodie obsédante jouée sur fifres et tambours. Les paysages sont grandioses, le campement cheyenne enneigé est paisible et soudain on entend cette marche et on sent venir la mort, la haine, le génocide absurde. Cet air s’est imprimé en moi avec une densité dramatique qui me fait frémir.
Pourtant les origines de ce morceau de musique n’ont rien de guerrier. C’est une jig irlandaise (certains disent une marche, comme Patsy Touhey) qui doit son nom Garryowen à un faubourg de Limerick. Nous sommes alors dans les années 1770-1780. Le quartier s’appelait Garrai Eoghan (devenu Garryowen) et était réputé pour sa jeunesse rebelle, bagarreuse et amatrice d’alcool. L’air apparait dans différents recueils de la fin du XVIIIème ; parfois sous le titre Auld Bessy ou encore Cory Owen. Des paroles de chanson à boire semblent avoir été très vite écrites sur cette mélodie. On y fait référence à Bacchus. On y encourage à aller rosser les représentants de l’autorité. Nous sommes bien en Irlande. Le lieu et ses hommes resteront célèbres dans les luttes contre l’occupation anglaise comme le prouvent des chansons telles que The Boys of Garryowen ou Sean South of Garryowen. Une chose est sûre : Garryowen est un symbole d’identité et de résistance irlandaise. Les paroles de l’air intitulé simplement Garryowen évolueront avec le temps, glorifiant des hommes qui ne se feront pas prendre et n’iront pas en prison. Mais l’air est aussi joué en instrumental sur violon, uilleann pipes ou tin whistle. C’est une danse susceptible de voyager pour le plaisir d’alimenter des répertoires. On la retrouvera jusque dans les airs de Morris Dances en Angleterre – le titre est alors The walk of the twopenny postman. Et cette simple mélodie va entrer dans le répertoire classique et dans les musiques militaires.
Georges Thomson, éditeur écossais, grand amateur de chansons traditionnelles, s’attelle dès 1791 à la publication d’une importante collection de chansons écossaises arrangées pour piano et voix par de grands compositeurs européens. Thompson évolue dans les milieux musicaux officiels à Edimbourg ; il est sans doute passionné par la chanson écossaise (et irlandaise puisque les airs ont voyagé) mais en tant que source pour la création d’une expression nouvelle et non en tant que chanson traditionnelle telle que celle qui vit encore dans les Highlands, les Islands et les Lowlands de son pays. Les compositeurs qui travailleront à ce projet sont Pleyel, Kozeluch, Beethoven, Haydn, Weber, Hummel et Bishop. Certains travailleront aussi sur d’autres recueils du même genre initiés par d’autres éditeurs. Cette « mode » est telle que Beethoven écrira 126 arrangements et Haydn 187, rien que pour Thompson ; Haydn en écrira bien plus encore pour les éditeurs Napier et Whyte.
Deux remarques importantes s’imposent. D’une part il faut savoir que ces compositeurs n’ont jamais, sauf exception, entendu les chansons écossaises ou irlandaises telles que chantées par la population locale. Ils ont travaillé sur des mélodies collectées et les ont arrangées à leur manière. D’autre part, les textes eux-mêmes ont souvent été réécrits par divers poètes parmi lesquels quelques grands noms de la poésie écossaise comme Burns ou Scott. On est donc bel et bien face à un détournement total de la chanson traditionnelle dont on transforme le texte et la musique pour en gommer toute lourdeur, toute vulgarité, peut-être toute vérité, au profit d’une sensibilité et d’une mélancolie typiques de ce que donnera le romantisme. Beethoven aimait ce travail et ne s’en cachait pas. « Les chants écossais nous montrent comment, grâce à l’harmonie, la mélodie la plus fantaisiste peut être traitée en s’abandonnant au caprice de l’inspiration » écrivait-il dans son journal en 1814. Il a d’ailleurs harmonisé d’autres chansons venant d’Irlande ou du Pays de Galles puis d’autres pays comme l’Italie, la Sicile, l’Autriche, la Russie…
Toujours est-il que Beethoven va écrire deux arrangements de Garryowen pour piano et voix sous le titre From Garyone, my happy home (WoO152 et WoO154). Nous sommes loin, très loin, de Limerick. Tous ces musiciens classiques étaient payés pour ce travail, ce qui réjouissait Beethoven, et Thomson y allait de sa poche. Dans la même veine, Thomas Moore utilisera la même mélodie pour l’une de ses chansons.
Les tribulations de Garryowen ne s’arrêtent pas là, hélas. L’air est entrainant. On le joue avec des cuivres, avec des cornemuses, et on en fait une marche militaire. D’abord au sein du Royal Irish Regiment. Les soldats irlandais ont tendance à chanter cette chanson qui leur est chère et de fil en aiguille elle devient chanson de marche puis marche militaire officielle qui se répandra dans d’autres régiments puis passera aux États-Unis. Il y devient un air officiel du 7ème de cavalerie dès 1867. On sait que lors du massacre de la rivière Washita, l’air était joué au moment de l’assaut. Il n’aurait pas été joué à la bataille, fatale pour ce régiment, de la Little Big Horn parce que les musiciens étaient resté à l’arrière, leurs chevaux étant réquisitionnés pour alimenter le flux des assaillants. Depuis lors, cet air n’a jamais quitté les troupes américaines ; on l’a entendu durant la Seconde Guerre Mondiale ou encore au Vietnam.
Faut-il préciser que les nations indiennes détestent cette musique ? L’air traditionnel est encore joué dans diverses occasions comme les parades de la Saint Patrick à New York.
On en trouve relativement peu de traces dans la discographie irlandaise. Le guitariste anglais Martin Simpson en a joué une belle interprétation sur son disque Nobody’s fault but mine. On peut entendre une belle version au banjo par Bela Fleck et Tony Trischka sous le titre Did you ever meet Gary Owen, uncle Joe ? On l’aura compris à la lecture de ces lignes, il est fortement conseillé de chercher cet air sous plusieurs appellations différentes, notamment Gary Owen. L’écouter sur uilleann pipes est particulièrement savoureux. Patsy Touhey, Gay McKeon et certainement d’autres pipers l’ont enregistré.
Vous pouvez aussi vous plonger dans l’univers militaire américain avec des films comme Little big man évidemment (dont la musique originale est signée John Hammond), La charge fantastique (They died with their boots on) de Raoul Walsh – dans ce film on voit des soldats entonner la chanson sur accompagnement de piano avant d’entendre l’air joué par la clique du régiment. L’air peut également être entendu dans deux films de John Ford : La charge héroïque (She wore a yellow ribbon) et La prisonnière du désert (The searchers).
Il reste à ajouter que Garryowen est aussi le nom d’une petite ville privée du Montana, située à proximité du lieu de la bataille de la Little Big Horn où Custer a mordu définitivement la poussière. On peut y visiter un musée consacré à la bataille en question. Et on retrouve le nom Garryowen associé à divers campements et sites de l’armée américaine de la Corée jusqu’en Irak. Cette histoire, et surtout cette mélodie, m’ont imprégné au point que j’ai fini par écrire un poème en hommage à Sitting Bull. Garryowen y a pris sa place.
Tatanka Yotanka
Salutation à toi
Tatanka Yotanka
Toi qu’on dit
Taureau assis
Toi le bison sage
Tu as mené les Hunkpapa
Et leurs frères Oglala
Minneconju et Sihasapas
Tu as rassemblé Sioux et Cheyennes
Après le massacre de Washita
Tu as lancé Cheval Fou
Et le chef Gall
Sur les terres de Little Big Horn
Face au 7ème de cavalerie
Leurs fifres et tambours
Avaient belle allure
On entendait Garryowen
Rythmer leur marche sur la plaine
Custer avait fière posture
Mais son arrogance outrancière
Fut balayée par votre élan
Son armée entière
Mordit la poussière
J’ose imaginer
Tatanka Yotanka
La fierté du guerrier
Qui préleva le scalp
De celui que vous appeliez
Longue chevelure
Dans un dernier élan de dignité
Toi le grand bison
Et les autres chefs des plaines
Vous avez arrêté
Ne fut-ce qu’un instant
La folle avancée
D’une civilisation malsaine
Salutation à toi
Tatanka Yotanka
Et aux chefs de combat
Tashunca-Uitco et Pizi
(Tatanka Yotanka est le nom sioux de Sitting Bull – Tatanka est le mot pour bison. Ce poème est inspiré par la bataille de Little Bighorn en 1876. Une large coalition de Sioux et Cheyennes ont défait l’armée de Custer. Pizi est le nom du chef Gall tandis que Tashunca-Uitco est le nom du chef Crazy Horse. Je me permets quelques libertés en imaginant que Custer a été scalpé…)
Discographie supplémentaire :
On peut entendre deux versions de la mélodie sur deux volumes de la formidable collection The voice of the people du label anglais Topic. Une version sur le volume 11 consacré aux Travellers ; on y entend Jasper Smith à l’harmonica et Levi Smith au tambour.
Sur le volume 16 consacré aux musiques saisonnières, on entend un orchestre irlandais de Londres jouer l’air sur fifres, tambours et cornemuses.
Garry owen
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Beetowen
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The walk
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Little
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