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Des mondes de musiques

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GRAEME ALLWRIGHT

LEGENDE DU PROTEST-SONG ET HOMME LIBRE.

Franck Tenaille

Alors que l’on va fêter les 50 ans de la naissance du folk à la française, Graeme Allwright, acteur historique du genre, nous quitte.

Il avait 93 ans. Il est difficile par ces temps de medias amnésiques de se rappeler quel écho ce chanteur eût auprès de générations dans les années 60-70. En ces temps là, ses chansons circulaient dans les colonies de vacances, les soirées autour d’un feu de plage, les milieux hippies ou contestataires, les campements scouts, et ses enregistrements usaient les tourne-disques Teppaz. C’est que son répertoire anticonformiste résonnait avec les aspirations d’une partie de la jeunesse, celle qu’on retrouvera en mai 68. Et « Petites boîtes » (adaptation de Malvina Reynolds), « Jusqu’à la ceinture » (Pete Seeger), « Qui a tué Davy Moore? » (Bob Dylan), « Le Jour de clarté » (Peter, Paul & Mary), « Johnny » (sur la guerre du Vietnam), « Jolie bouteille » (d’après Tom Paxton)... deviendront partie prenante de la conscience collective.


Graeme Allwright était tardivement arrivé dans la chanson. Au départ, celui qui avait grandi en Nouvelle-Zélande dans une famille mélomane et avait chanté dans les offices religieux (préférant le jazz et le boogie-woogie découvert avec la base de l’US Army voisine), en pinçait pour le théâtre. Et de se rendre à Londres (en mousse sur un bateau) où fort d’une bourse où alla jusqu’à prétendre rentrer à la Royal Shakespeare Theatre. Mais Cupidon l’attendait et, y rencontrant la comédienne Catherine Dasté (fille de Jean Dasté, directeur de la Comédie de Saint-Etienne, et petite-fille de Jacques Copeau, le mythique créateur du Théâtre du Vieux-Colombier), il bifurqua vers la France. Par la suite, il sera machiniste, plâtrier, apiculteur, acteur (avec Jean-Louis Barrault), infirmier en clinique psychiatrique ou professeur d’anglais à Dieulefit, village drômois connu pour avoir protégé des Juifs et des intellectuels menacés durant la guerre. Pour autant son entourage, séduit par son country-blues, le pousse à monter sur scène. Ainsi fréquentera t’il les cabarets de la Mouff’ (La Contrescarpe notamment) et fera partie des hootenannies (scènes ouvertes) du Centre Américain du boulevard Raspail, animées par Lionel Rocheman (entre 1963-1975), lieu décisif pour des expressions musicales alternatives qui se font jour. C’est d’ailleurs après l’avoir vu que Colette Magny et Mouloudji le poussent à enregistrer. Mouloudji produisant d’ailleurs sur son label « Le Trimardeur », un album qui fait référence à Woody Guthrie et Pete Seeger, les grandes figures du protest-song.

Mais ce seront surtout ses adaptations du Canadien Léonard Cohen (« Suzanne », « L’Étranger », « Demain sera bien », etc.) qui vont impacter un très large public. Un succès qui ne changera rien à sa philosophie de vie, très à la Kerouac, le natif de Wellington menant une carrière en lisière du show-biz, suivi par un public fidèle qui apprécie la qualité de ses chansons, l’atmosphère de ses concerts, la cohérence sa posture. D’autant plus que, sous Giscard d’Estaing, il sera tricard dans les grands medias compte tenu de son engagement en faveur de la lutte du Larzac (« Larzac 75 »), de l’arrêt du nucléaire, des enfants du Tiers-monde ou contre les essais nucléaires français dans le Pacifique (cf« Pacific Blues »).

Son inspiration discographique ultérieure épouse ses inclinations liées à ses séjours à l’étranger (de l’Egypte-Ethiopie à l’Inde) et ses rencontres. Adaptations de poètes ; de Georges Brassens en anglais (« Graeme Allwright sings Brassens ») ; couleurs jazz pour ce féru de Monk ou Coltrane (avec le Glenn Ferris Quartet pour « Tant de joies ») ; concerts avec ses complices musiciens Malgaches, (Erik Manana, Régis Gizavo, Solozafindrakoto, Dina Rakotomanga)...

En 2010 l’Académie Charles Cros lui décerne un « Grand Prix in Honorem pour l’ensemble de sa carrière et en 2014 son adaptation française de la chanson « Petit garçon » (« Old Toy Trains » de Roger Miller) devient l’hymne du Téléthon. Profondément non-violent - il s’inspirait de Sri Aurobindo, philosophe-écrivain spiritualiste, un des leaders du mouvement pour l’indépendance de l’Inde -, Graeme Allwright s’était aussi fait remarquer pour son ambition de changer des paroles de La Marseillaise qu’il jugeait belliqueuses et racistes.

Prônant un changement du monde par l’auto-conscientisation de chacun, il faisait sien le concept du « Point Omega » d’un Teilhard de Chardin (point ultime du développement de la complexité et de la conscience vers lequel se dirige l’univers). Et nombre de ses chansons comme « La Ballade de la désescalade » (une chanson en faveur de la décroissance), « Lumière », « Au cœur de l’arbre », suscitées par le dominicain Maurice Cocagnac, Theodore Monod ou poète Louis Porquet, jalonnent une quête spirituelle nourrie aussi bien de protestantisme que de bouddhisme ou taoïsme. Aussi, spartiate dans son mode de vie, le chanteur qui aimait aller pieds nus, pessimiste sur ce monde matérialiste et les dégâts de l’anthropocène, ne doutait pas qu’un grand changement de cap surviendrait. Nous reste un remarquable archipel de chansons qui cartographient son « chemin de vie » et un peu du nôtre.

Et des refrains immarcescibles à l’instar de : « Buvons encore une dernière fois, à l’amitié, l’amour, la joie. On a fêté nos retrouvailles. Ça m’fait d’la peine, mais il faut que je m’en aille. »