Aller au contenu
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies notamment pour réaliser des statistiques de visites afin d’optimiser la fonctionnalité du site.
Des mondes de musiques

 En lisant avec gourmandise les articles de 5planètes.com, vous pouvez écouter Canal Breizh, en cliquant sur le logo.

Histoire et technique d’une cornemuse

Histoire et technique d’une cornemuse

J.F. « Maxou » HEINTZEN Musicien-Chercheur, cornemuseux & docteur en Histoire

Voilà un ouvrage de poids, paru opportunément à l’époque des cadeaux de Noël : 820 pages, belle reliure, abondante iconographie, mise en page soignée. C’est un livre choral, avec André Ricros à la baguette, secondé par Éric Montbel, et avec l’aide de Didier Perre, Bernard Blanc, Michel Chavanon et Marius Lutgerinck. Annoncé comme « LE nouvel ouvrage de référence sur la cabrette ! » par le dépliant publicitaire, tient-il ses promesses ?

Le sous-titre mérite d’être commenté : « histoire et technique ». Le précédent ouvrage d’André Ricros sur la cabrette, « Bouscatel, le roman d’un cabrettaïre » invoquait la forme romanesque, complétée de témoignages et de monographies sur les « grands » de l’instrument. L’ouvrage que nous avons entre les mains affirme d’emblée vouloir inscrire la cabrette dans l’histoire, mais la polysémie du substantif « technique » laisse circonspect. De quoi parle-t-on ici ? Technique de jeu, de fabrication ? Vu les contributions de Bernard Blanc et Marius Lutgerinck, il eut été plus clair de parler d’organologie ou de lutherie. Il est permis d’être dubitatif sur l’intérêt d’une communication uniquement écrite sur la fabrication des anches – le complément d’une vidéo serait le bienvenu, et sur son intégration à cet ouvrage, vu le public éminemment ciblé qu’elle vise. Hormis la réticence terminologique, cette partie-là de l’ouvrage est confiée à des spécialistes qui dominent leur sujet.

Venons-en à l’histoire. Là, de nombreuses réticences doivent être opposées à cet ouvrage. Mettons à part les contributions de Didier Perre (Le vocabulaire de la cabrette, La cabrette en Haute-Loire), irréprochables car elles se penchent, de façon documentée, sur un sujet parfaitement délimité. Pour le reste, « qui trop embrasse mal étreint ». La vision, dans un ouvrage consacré à la cabrette, du cliché pleine page d’un joueur de craba peut interroger : est-il nécessaire ici de survoler l’histoire de toutes les cornemuses du Massif Central alors qu’aucune filiation n’est affirmée, ni même supputée, entre la plupart d’entre elles et la cabrette « la plus connue des musettes du Centre » [p. 105] ? Le propos sous-jacent est l’inclusion, parfois à toute force, d’autres histoires dans celle que l’on prétend écrire. Évoquer les cornemuses de Haute-Auvergne ayant précédé la cabrette, c’est légitime, mais pas besoin d’aller au-delà. Bien sûr, le cas de la musette baroque française, ou « musette de Cour » est différent : les connexions qu’a, ou semble avoir, la cabrette avec cet instrument méritent un traitement plus approfondi, mais est-ce pour autant le lieu pour en en écrire une histoire se voulant aussi définitive ? Son apparition, son développement sont hors-sujet ; les emprunts, les « héritages », envisageables de l’un à l’autre, voilà le cœur de l’entreprise.

Cette manière englobante de « faire » de l’histoire ne s’appuie que sur des connaissances livresques, ou des conjectures nombreuses l’usage du conditionnel est fréquent sous la plume d’André Ricros. En ce qui le concerne, les références sont parfois plus qu’incomplètes : évoquer l’émigration auvergnate vers Paris est nécessaire, mais cela ne repose que sur des citations extraites d’un seul ouvrage. La volonté d’inscrire la geste auvergnate dans la légende ne relève pas de l’histoire. À quoi bon convoquer si longuement la franc- maçonnerie si ce n’est que pour évoquer sa présence au sein des « cadres » de l’immigration auvergnate 1 ? Partout le recours au bon sens est la principale argumentation. Il est d’ailleurs remarquable qu’André Ricros ne se livre à un rigoureux travail déductif que lorsqu’il cherche à combattre les conclusions d’autres chercheurs [à propos de Benoît Amadieu, pp. 393-400].- L’ouvrage se distingue aussi par son usage ambigu de l’iconographie. Quelques exemples suffiront :


- Les fac-simile d’archives. Leur insertion ne se justifie que pour des raisons iconographiques [par exemple le dessin figurant dans un manuscrit, p. 152], et aucunement pour prouver au lecteur la solidité des références. L’indication de la cote d’archive, et une transcription, suffisent. Les actes de naissances d’enfant de menuisiers quand bien même ceux-ci pourraient être facteurs de cabrette, ne se justifient pas.
 

"1- D’autant que nulle part n’est évoqué le lien de joueurs de musette « de Cour » avec la franc-maçonnerie. Mais il est vrai que les recherches à ce propos sont inédites. Venez nombreux profiter de la conférence de Michel Lemeu, le 15 juillet 2018 au « Son Continu », au château d’Ars (Indre), qui évoquera ce sujet."

-  La vertu documentaire exagérée accordée à des représentations picturales. Une noce rurale, des travaux des champs, autant de scènes qui ne sont pas finalisées « in situ » dans la majorité des cas. Le retour à l’atelier et aux objets qui s’y amassent empêche de façon nette de pouvoir dire qu’à tel endroit, à telle date [figurant sur le tableau], on jouait de telle cornemuse [peut-être empruntée à un collègue peintre, pour les détails ultimes, ou imitée d’un autre tableau]. Certains anachronismes sont également à signaler [Par exemple un dessin de Bernard Naudin, qui n’a jamais rencontré de joueurs de « grande cornemuse » en Berry, p. 121].

-  L’omniprésence de photographies de cabrettes sans toujours de rapport direct avec le texte en vis-à- vis localisées dans divers musées. La précision dudit musée a deux fonctions : dire où est conservé l’instrument, pour qui désire l’observer plus à loisir, et surtout assurer via l’encadrement scientifique dudit musée qu’il ne s’agit pas d’un faux. Or il nous faut reconnaître que les musées évoqués dans ce livre ne disposent pas tous d’une équipe scientifique compétente. Ceci est pourtant nécessaire pour distinguer le bon grain de l’ivraie [voir la notion ambiguë de « clétage tardif », p. 526].

Bref, malgré son ambition d’écrire une « Histoire », cet ouvrage ne cesse en particulier par sa surabondance iconographique de nous ramener vers la catégorie des « Beaux livres ». En refusant de choisir entre les deux entreprises éditoriales, de choisir entre le lectorat qui a besoin qu’on lui décrive en détail l’instrument, et celui qui s’intéresse aux sonagrammes faisant apparaître les nuances liées aux différents bois employés dans la facture, les auteurs risquent bien de décevoir les uns et les autres. Deux volontés sont à l’œuvre ici : d’une part une énumération boulimique 2 travers commun aux collectionneurs qui se muent en chercheurs –, et d’autre part l’écriture d’une nouvelle légende, habillée d’un discours scientifique. Il est tout à fait regrettable que le rêve des « musiciens-chercheurs » puisse aboutir, trente ans plus tard, à pareille entreprise s’apparentant à un néo-folklore autoritaire. D’autant qu’à force de tout vouloir inclure y compris les découvertes tardives, et non encore complètement renseignées le propos se dilue. À tel point que nulle conclusion ne vient clore ce tonneau des danaïdes.

"2 - Même une énumération nécessite une réflexion préalable : ainsi la liste des facteurs de cabrettes est-elle présentée sous forme alphabétique, alors que le tableau qui l’introduit est chronologique."