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Des mondes de musiques

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Hootenanny

Hootenanny. Des USA à Paris…

Etienne Bours

«  Durant l’été 1941, Woody Guthrie et moi-même, auto-baptisés The Almanac Singers, sommes allés en tournée à Seattle, Washington, et nous y avons rencontré de sympathiques membres de la Washington Commonwealth Federation, groupe politique du New Deal dirigé par Hugh DeLacy.

Ils nous ont amené à chanter pour les syndicats dans la région du Puget Sound et ils nous ont fièrement invités à leur prochain « hootenanny ». C’était la première fois que nous entendions ce terme. Il semble qu’ils avaient tenu un vote pour décider de la manière dont ils allaient appeler leurs soirées mensuelles destinées à lever des fonds. « Hootenanny » l’a emporté de peu sur wingding (argot pour désigner une soirée bruyante, une célébration énergique) » (Pete Seeger. The Incompleat Folksinger).

Etienne Bours avec Pete Seeger (Avril 2010) - Photo DR

 

Pete Seeger raconte de cette manière comment le mouvement folk et le mot hootenanny se sont rencontrés. De retour à New York, Seeger et Guthrie reprennent leurs activités communes avec les autres membres des Almanac Singers dans une maison qu’ils partagent. Les dimanche après midi étaient consacrés à des réunions où l’on payait 35 cents pour venir écouter divers répertoires chantés par des gens de la trempe des Almanac, de Leadbelly, de Burl Ives ou de Josh White. « Sans hésiter une seconde, nous avons appelé ces réunions « hootenannies », suivant l’exemple de nos amis de la côte ouest », ajoute Seeger.

The Almanac Singers était un groupe folk américain basé à New York, ( 1940/ 1943), fondé par Millard Lampell, Lee Hays, Pete Seeger et Woody Guthrie. Le groupe s'est spécialisé dans les chansons d'actualités, principalement des chansons prônant une philosophie anti-guerre, anti-raciste. Ils faisaient partie du « Popular-Front », une alliance dont le Parti communiste américain d’ Earl Browder, dont le slogan était «Le communisme est l'américanisme du XXe siècle»). Ils avaient juré de mettre de côté leurs différences pour combattre le fascisme et promouvoir l'inclusion raciale, religieuse et les droits des travailleurs. Les musiciens d'Almanach singers étaient convaincus que leurs chansons pourraient aider à atteindre ces objectifs. (Merci Wiki)

 

Que voulait alors dire ce mot ? Rien n’est clair. Hululement de nourrice pour certains (textuellement en tout cas), machin, truc ou chose pour d’autres? Du style « peux-tu poser ce truc (cet hootenanny) là s’il te plaît ? ». Ce qui est amusant dans cette recherche des origines du mot c’est que ce cher Pete Seeger en a relevé plusieurs possibles parmi lesquelles l’idée que le mot pourrait être venu de France ! Il va jusqu’à imaginer comment le mot aurait pu arriver à Seattle via divers mouvements de colons français. Il en fait état comme d’une rumeur parmi d’autres. Woody Guthrie, qui aimait plaisanter, s’amusait à dire qu’une fille que l’on nommait « Hootin’ Annie » était la coqueluche des camps de bûcherons.

En tout cas le mot entre dans le jargon du mouvement folk qui est en train de naître.

C’est dès lors un rassemblement où se produisent divers chanteurs, où le public participe et où le contexte est politique ou social. Seeger explique qu’à Seattle, c’était un rassemblement très familial, chaque famille apportant un plat et la soirée se déroulant entre chants, danses, et éventuellement projection de film. Pour lui, l’essentiel devient la participation du public, comme une mise en commun de la chanson. People’s songs (syndicat de chanteurs, auteurs et compositeurs, créé par des gens comme Seeger et Paul Robeson) puis la revue Sing Out et People’s Artists (agence qui cherche des concerts pour les chanteurs en question) organiseront également des hootenannies. On y entend des chanteurs comme Leo Bibb (le père de Eric), Alan Lomax, Brownie McGhee, Sonny Terry, Jerry Silverman, Betty Sanders, Lee Hayes, Seeger évidemment mais aussi tant d’autres. Le public est de plus en plus nombreux, dans des lieux relativement exigus. En 1949, Irwin Silber et Ernie Lieberman créent le label Hootenanny Records ; ils sortiront huit 78 tours et un album dans les années suivantes. Le label Folkways, quant à lui, sortira des disques compilations sous le titre Hootenanny. De plus grands rassemblements vont être organisés à New York comme le « Union hoot » où l’on entend Big Bill Broonzy et le « Freedom hoot » où vient également le chanteur de calypso Lord Invader. Mais on en verra aussi dans d’autres villes comme Detroit, Chicago ou Los Angeles. N’oublions pas que nous sommes à une époque où ce mouvement, très à gauche, est mal vu dans le contexte de la chasse aux rouges et de son chef de file, le sénateur McCarthy.

Alan lomax (Photo DR)

Au début des années 60 le journaliste Robert Shelton crée un magazine intitulé Hootenanny consacré à la musique folk américaine définie largement : « blues, bluegrass, cowboy yodels, flamenco, doinas, work songs, come-all-ye’s, love laments, breakdowns ». De bonnes plumes rejoignent Shelton, comme Ralph Rinzler ou Kenneth Goldstein, mais le canard ne tiendra que le temps de quatre numéros. Ce début des années 60 signe la fin des liens ténus entre ce mot et son concept et le mouvement folk. Le système leur échappe et des hootenannies sont organisés un peu partout sur le territoire américain. On voit même apparaître des tournées Hootenanny qui emmènent divers groupes et musiciens à travers les Etats. Mais le vent tourne, on essaie d’éviter les prises de positions politiques et certains artistes refusent de jouer quand on leur demande de ne pas aborder les problèmes des droits civiques dans les états du sud. En 1962, Ed McCurdy organise un hootenanny hebdomadaire au Bitter End, club new-yorkais. Une comédie musicale s’appellera Hootenanny Hoot, un autre magazine portera le titre Hootenanny songs and stars. La chose devient une mode. Et c’est alors que surgit, en 1963, l’émission de ABC Television utilisant encore et toujours le même terme : rendez-vous hebdomadaire enregistré chaque fois sur un campus universitaire différent et organisé autour d’une vedette folk plus commerciale (les groupes du style Kingston Trio étaient très nombreux à l’époque). Le hootenanny entre dans l’entertainment. Et Pete Seeger n’y est pas le bienvenu. Officiellement pour des raisons de qualité musicale, en réalité parce que trop engagé. Le programme sera dès lors boycotté par des artistes comme Tom Paxton, Peter, Paul & Mary, Jack Elliott, Joan Baez, Bob Dylan… qui refusent d’y participer tant que Seeger n’est pas invité.

Le terme est entré dans la mode puis sera vite oublié. Mais Pete Seeger résumera la situation dans Sing Out ! : « Je n’avais jamais réalisé le vrai pouvoir de la télévision avant 1963. Pendant vingt ans nous avons utilisé le terme Hootenanny pour décrire une sorte de fête de la chanson démocratique où l’on pouvait échanger des musiques bricolées de toutes sortes, où le racisme était vite expédié, où l’audience dans son ensemble, jeunes comme vieux, pouvait participer aux chansons syndicalistes, aux vieux spirituals, et aux nouvelles chansons taillées sur mesure. Mais en six mois, 99% de la nation a reçu une toute nouvelle définition du terme. L’ancienne définition était quasi effacée. Un hootenanny était devenu un joyeux show de variété où aucune controverse ne trouverait jamais place ».

 

Exit donc le terme qui sort du mouvement folk américain quelques mois avant qu’il ne fasse son apparition à Paris comme fondement d’un autre mouvement folk en devenir.

C’est le chanteur Lionel Rocheman qui crée, officiellement, un hootenanny hebdomadaire au Centre Américain de Paris au boulevard Raspail. Il développe une tendance initiée notamment grâce à deux chanteurs américains de passage qui venaient y chanter dès 1963. La formule créée par Rocheman durera de 1964 à 1972. On y entendra très vite Steve Waring, Roger Mason ou John Wright. Mais Rocheman se met aussi à la chanson, ouvrant les portes à toutes les langues et tous les styles. Le hootenanny du Centre Américain est précurseur du mouvement folk mais aussi de l’ouverture aux musiques du monde. Les musiciens de tous les horizons possibles viennent y jouer ou chanter. On y entendra aussi très rapidement Catherine Perrier, Alan Stivell, Graeme Allwright… mais énormément de talents qu’ils soient chanteurs, musiciens, voire acteurs, vont y défiler. Quelques-uns d’entre eux deviendront des piliers du mouvement folk français, Gabriel Yacoub en tête. D’autres des musiciens incontournables des cultures du monde, comme Djamchid Chemirani.

A partir de là, c’est une autre histoire qui s’enclenche. Des tournées en régions, des disques chez Chant du Monde, la création du premier folk club français, le Bourdon, par John Wright et Catherine Perrier. Quant au hootenanny, il connaîtra des dérives, des voies parallèles, d’autres lieux à Paris sous la houlette de Rocheman puis finira par disparaître.

Le jeune et prometeur Dominique Maroutian (Photo DR)

Jusqu’à ce 23 mai 2018 où Dominique Maroutian, qui fut de la première aventure, relance un hootenanny sur la péniche Anako dans le 19ème. Avec Marc Anthony, Michel Esbelin, Vincent Blin et Jean-François Le Guilcher, Claude Lefèbvre,

Claude Lefévbre (Photo Manuel Erlé)

Denis Gasser, Emmanuelle Parrenin, Gilbert Caranhac, le duo Nyckles et Maroutian lui-même : cabrette, violon, guitares, nyckelharpa, banjo, vielle à roue, dobro, chant… C’est reparti et l’on peut espérer que ça durera.

Emmanuelle Parrenin (Photo DR)

Hootenanny le retour...C'est là : CLIC

"Lionel Rocheman le père du hootenanny à la française" par François Gasnault ... C'est là : CLAC

 

Et à lire aux éditions le bord de l'eau 2010 : Pete Seeger - Un siècle de chanson par Etienne Bours.