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Des mondes de musiques

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Jean Blanchard

François Saddi

Voici près de 50 ans que Jean Blanchard arpente les chemins de notre histoire musicale.

Photo ouverture Jean-Pierre Dupuy

Il fait partie des premières générations de musiciens, tels Alan Stivell, Dan Ar Bras, Gabriel Yacoub, Yvon Guilcher, Évelyne Girardon, Catherine Perrier… qui posèrent les fondations du renouveau des musiques traditionnelles en France. Il est depuis lors le fondateur, ou le cofondateur, de multiples formations comme La Bamboche, Gentiane, Beau Temps sur la Province, La Grande Bande des Cornemuses, Auvergnatus…

Prenons quelques instants pour faire plus ample connaissance avec lui !

Jean Blanchard - Photo  Jean-Pierre Dupuy

Tout d’abord, peux-tu en quelques mots décrire ce parcours très copieux ?

Effectivement, j’ai été présent dans les années folk, non pas en temps qu’individu, mais comme membre du groupe La Bamboche, ce qui a été également le cas d’Évelyne Girardon. D’ailleurs, à cette époque lointaine et passionnante, à part le précurseur Alan Stivell, tous les autres acteurs étaient identifiés à un groupe musical. Mais, pour aujourd’hui, j’aimerais faire un saut dans le temps, et me concentrer sur la période actuelle, les années 2010. En effet, quarante ans après la période fondatrice, une vingtaine de CD, des dizaines de projets musicaux, de rencontres avec le jazz, le théâtre, la danse contemporaine, la mise sur pied d’ensembles musicaux de plus en plus importants, la cofondation et codirection du CMTRA, une implication dans la formation des professeurs de musiques traditionnelles au CEFEDEM AURA (Auvergne Rhône Alpes), je suis engagé de plus belle dans des expériences musicales qui ont fait récemment l’objet de parutions discographiques.

Nous voilà donc à l’aube de cette dernière décennie, qui voit tout d’abord la sortie chez Bémol productions de ton CD solo ″Cornemuses toutes nues″ (cf chronique dans le Trad’Mag n°158).

Au fil des décennies, j’ai accumulé un bon nombre de compositions musicales, principalement construites sur les formats de danses du bal traditionnel, et destinées à mon instrument fétiche, la cornemuse du centre de la France. J’ai fait une sélection des mélodies, et je me suis penché sur la question du fonctionnement acoustique de la cornemuse. Cet instrument, qui comporte bien sûr des bourdons, est un concentré de phénomènes acoustiques générés par les rapports entre les fréquences harmoniques des bourdons et celles des notes mélodiques du hautbois. La confrontation des deux systèmes ouvre un espace subtil d’expression musicale, entre résonances naturelles lumineuses et la recherche de battements entre fréquences proches, aux couleurs plus sombres.

Auvergnatus

C’est un terrain de jeu musical infini, fin et délicat, très loin des idées reçues sur l’esthétique musicale de l’instrument, et qui est largement aussi intéressant que les questions d’harmonisation. J’avais déjà exploré le sujet, mais je ne l’avais jamais traduit en objectif esthétique. Je me suis plongé dans les techniques d’enregistrement, et j’ai engagé une première approche, qui est perceptible dans le CD sorti en 2013, en tout cas je l’espère.(note 1) Et puis, à l’AEPEM en 2017 celui d’Auvergnatus (cf chronique sur le site : CLIC ) dans lequel tu es au banjo…

Auvergnatus, c’est une aventure commencée il y a douze ans avec Laurence Dupré, Jean-Pierre Simonnet et Bernard Blanc. L’accordéon est actuellement aux mains de Thomas Restoin, qui utilise un accordéon Maugein d’époque, et Fabrice Lenormand est à la cabrette. Pour ce projet, j’ai eu le plaisir de reprendre le banjo, un des instruments de ma jeunesse. Ce groupe raconte d’une certaine manière la mise en contact de l’harmonie tonale assurée par l’accordéon et le banjo, et de la musique modale et des tempéraments exotiques du violon auvergnat et limousin et de la cabrette. Nous y rejouons les phénomènes de métissage qui ont abouti à l’invention du style musette. (note 2)

 

Au vrai chic Berrichon - Photo Romain Personnat

 

Enfin aujourd’hui, un album presque ″familial″ de retour aux sources : ″Au vrai chic berrichon″ (cf chronique sur le site)… Le style, le style !

Au vrai chic berrichon, c’est une aventure de dix ans, qui a commencé au fil des trouvailles faites chez les libraires de livres anciens, et les marchands de vieux papiers sur les brocantes. J’y ai déniché quelques fascicules, recueils et ouvrages assez rares sur le Berry, et qui contenaient des partitions très peu connues par les amateurs de musiques traditionnelles du Berry, ou des versions différentes des airs standards joués depuis cinquante ans sur les disques vinyle, puis les CD dédiés au Berry. L’idée de rassembler tout ça sur un CD est venue naturellement. À cette même période, pendant les années 2017-2018, j’ai réécouté les collectes auxquelles j’ai participé dans les années 1970, dans les Combrailles, en Creuse et dans le Puy-de-Dôme, avant leur mise en ligne sur la Base interrégionale du patrimoine oral (note 3). Je n’avais pas réécouté la plupart de ces enregistrements depuis plus de quarante ans, et le choc a été immédiat. Je me suis retrouvé propulsé dans les années 70, chez nos informateurs. Ils étaient là, d’une gentillesse infinie, à nous raconter leurs parcours de vie, autant qu’à chanter et à jouer les mélodies de leur jeunesse.

Cette dimension de proximité, d’intimité, de simplicité m’a touché profondément. Après toutes ces années passées à élaborer des arrangements, des polyphonies, des harmonies autour des mélodies traditionnelles, l’idée de tenter d’approcher cet univers maintenant disparu de simplicité totale s’est imposée pour ce projet.

Dans cette même période, j’ai écouté et réécouté inlassablement les enregistrements réalisés en Berry en 1913 par Ferdinand Brunot, et plus précisément les chansons interprétées par Louise Rivière et Gabriel Bonnin. La force de ces témoignages est prenante, et au fil des ré-écoutes se révèlent de grandes subtilités d’interprétations, des effets de timbre, des notes au tempérament particulier, des mélismes, des ornements légers et changeants. L’évidence s’impose selon laquelle ce cultivateur de soixante-trois ans et cette chanteuse âgée de soixante-dix-huit ans au moment des enregistrements sont des artistes, maîtres de leur art, et certainement conscients de leur savoir. Il est clair, évident que ces témoins n’ont pas encore intégré les dimensions maintenant dominantes de tempérament égal et d’harmonie tonale, et que la culture qu’ils maîtrisent est la monodie.

Cette constatation m’a poussé à mettre en perspective toutes les expériences de modernisation, d’actualisation, de dépoussiérage de ces répertoires auxquelles j’ai pu participer pendant plusieurs décennies. Le projet ″Au vrai chic berrichon″ relève d’une tentative de prise en compte des dimensions du solo héritées des collectes.

Un autre élément d’interprétation des chants de la tradition est la question de l’accent, et précisément les ″r″ roulés. Il y a une belle contradiction entre le fait de mettre en avant la modalité, l’ornementation des styles d’interprétation contemporains de ces répertoires francophones, tout en refusant l’accent régional en général et les ″r″ roulés en particulier. J’ai adopté cette démarche pendant quarante ans, peut-être par intériorisation de la peur du ridicule, de l’assignation sociale. Dès l’avènement du mouvement folk s’installent deux écoles, l’une dans la dynamique des mouvements régionalistes qui défendent les langues régionales, l’occitan, le breton, le basque, le corse ; et d’autres, et dans ce cas, l’accent et la langue ne font qu’un, et l’autre, la pratique des chants traditionnels francophone dans laquelle l’accent standard contemporain s’impose très majoritairement.

L’écoute répétée des collectes sonores concernant le Berry, mes tentatives d’imitation des chanteurs et chanteuses m’ont amené à introduire le roulement des ″r″, et tout a changé. Ce roulement peut être très subtil, à l’image du style de chant très élégant de Madame Andrée Dufaut. Ce son percussif amène une organisation, une identité rythmique très particulière. Des conversations avec des amis chanteurs de répertoire baroque ont fini par me convaincre, d’autant qu’eux travaillent à reconstituer ces roulements, alors que dans le domaine des chants traditionnels, les collectes sonores en sont pleines, et qu’on n’en tient pas compte. La musicalité, la subtilité, les nuances possibles du ″r″ roulé changent immédiatement l’interprétation, et je conseille à tout le monde de faire cette expérience en toute intimité.

Quant à la dimension familiale du projet, elle est advenue quasi naturellement. Mes frères et ma sœur sont engagés depuis toujours dans la pratique des musiques et danses traditionnelles. Il nous est arrivé ces dernières années de constituer à quelques reprises un petit orchestre familial, avec grand plaisir. C’était le moment de partager une aventure musicale, et ça a été ″Le Vrai Chic Berrichon″, titre hérité d’une correspondance de George Sand. (note 4) Plus qu’un retour aux sources, c’est un modeste hommage aux personnes collectées et à leur bienveillance, leur humanité chaleureuse. (note 5)

Quel regard portes-tu aujourd’hui sur l’évolution des pratiques d’interprétation et d’arrangement des musiques traditionnelles ? Qu’est-ce qu’être moderne ?

Avec le temps, je penche pour l’idée qu’il est possible et même recommandé de mener en parallèle plusieurs projets très différents, qui se complètent sans s’opposer. Le piège peut se refermer facilement sur les personnes musiciennes qui pensent, et je l’ai pensé longtemps, que la qualité d’un projet repose sur sa modernité supposée, et que tout nouveau courant musical annule et ringardise les précédents. Quand on se passionne pour les musiques traditionnelles, on s’aperçoit un jour ou l’autre que la chronologie ne détermine pas la modernité, et qu’on peut s’approprier des formes anciennes d’expression qui ont leur force, leur épaisseur, dans le monde d’aujourd’hui. Et je fais le pari que ce sont dans les formes les plus anciennes, celles que l’on trouve dans les milliers de collectes sonores accessibles sur le Net, que résident le plus de potentiels d’expressions précises, sur le plan de la finesse rythmique ou des subtiles nuances de tempérament. On aura beau développer toutes les tentatives d’habillage par l’harmonie, l’électronique, ces potentiels seront toujours présents dans les sources, mais peuvent disparaître dans les expérimentations, et nous y perdons quelque chose à chaque fois. Ceci dit, rien n’est bien sûr interdit, chaque génération doit expérimenter ses propres chemins et la force de ces répertoires se révèle dans la multiplication des expériences qui utilisent comme argument ces mélodies et ces textes. Toutefois, une chose que nous apprend l’expérience, c’est que, quelques décennies plus tard, les fameuses expériences de modernisation, de dépoussiérage qu’on a enregistrées soi-même peuvent paraître vaines à nos propres oreilles.

Il me semble indispensable, parallèlement à tout projet d’utiliser les répertoires traditionnels comme arguments à de nouveaux projets inscrits dans l’idée de mélange, de création, d’explorer sans relâche les dimensions musicales et artistiques des musiques traditionnelles. Nous disposons maintenant de milliers d’enregistrements sonores accessibles en ligne grâce aux efforts des collecteurs de ma génération. Ils contiennent des trésors d’expression musicale qui peuvent être réinvestis dans les projets de création d’aujourd’hui. Je n’invente rien, l’immense Giovanna Marini le disait dès les années 80.

Enfin, se pose sans fin la question de l’uchronie, ou de l’anachronie, la pratique d’un élément culturel dans une autre époque que celle qui l’a vu naître. Longtemps, cette question m’a tourmenté, sans que je puisse trouver une explication claire au plaisir, à la nécessité qu’il peut y avoir à pratiquer des répertoires anciens issus d’une société maintenant disparue. Mon ami Dominique Clément (note 6) m’a fait découvrir ce philosophe étonnant et complexe, Ludwig Wittgenstein. Ce dernier a écrit : ″Mon idée n’est pas de rafraîchir un ancien style. Il ne s’agit pas de prendre d’anciennes formes et de les ordonner selon les exigences du goût nouveau. Ce dont il s’agit en réalité, c’est de parler, peut-être inconsciemment, la langue ancienne, mais de la parler de telle manière qu’elle appartienne au nouveau monde, sans pour autant appartenir nécessairement au goût de celui-ci.″ (note 7) J’adhère totalement à cette proposition, qui résume très clairement la démarche qui m’anime depuis bien avant que je découvre cet auteur.

La feuille à l'envers

D’autres projets en cours ?

En compagnie d’Évelyne Girardon, Sandrine Cormery et Patrick Raffin, nous travaillons depuis quelques années à un spectacle, ″La Feuille à l’envers″, dédié aux chansons coquines, d’origines diverses, de tradition orale, chansons d’auteurs anciens ou plus récents. Les arrangements vocaux sont pour une part légèrement influencés par les harmonisations propres aux Compagnons de la Chanson, aux Quatre Barbus, aux Frères Jacques et à des enregistrements sur 78 t des années 20 à 50. Pour les textes, nous nageons en plein double sens, et l’idée est de construire sur ces doubles sens une connivence avec le public. Étrangement, le sujet s’y prête assez favorablement.

1 http://bemolvpc.com/

2 http://www.aepem.com/produit/auvergnatus/

3 (http://patrimoine-oral.org/)

4 À Maurice Sand« … j’ai retrouvé une mine de musique dans le sieur Jean Chauvet, maçon qui fait des trous dans mon mur, pour le calorifère. Pour charmer ses ennuis, il chantait sans s’apercevoir que je l’écoutais. Il chante juste et avec le vrai chic berrichon ; je l’ai emmené au salon et j’ai noté trois airs, dont un fort joli;… » Nohant, 24 décembre 1850. George Sand. « Correspondance, 1812-1876 — Tome 3

5 http://www.aepem.com/produit/au-vrai-chic-berrichon/

6 Formateur en musiques classique, directeur adjoint du CEFEDEM AURA

7 In « Remarques mêlées », Ludwig Wittgenstein, GF Flammarion.