Aller au contenu
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies notamment pour réaliser des statistiques de visites afin d’optimiser la fonctionnalité du site.
Des mondes de musiques

 En lisant avec gourmandise les articles de 5planètes.com, vous pouvez écouter Canal Breizh, en cliquant sur le logo.

 

 

 

 



 

La résistance par l’écoute.

Etienne Bours ( Image d"ouverture Herman Melville - Photo DR)

Dans les années 1840, l’écrivain Herman Melville se trouvait à Tahiti. Il y entendit les vieux Tahitiens entonnant à voix basse un chant triste qui disait: « Les palmiers pousseront, les coraux s’étendront, mais l’homme disparaîtra » Cette histoire est rapportée par Virginia Woolf dans Le paradis est une lecture continue, petit ouvrage où elle rend hommage à quatre auteurs américains.

 

Etienne Bours avce Pete Seeger - Photo DR-

Voici donc un chant qui date de presque deux siècles et qui prédisait la disparition de l’humain. Mais pas de la planète manifestement puisque arbres et coraux continueront d’exister. L’homme qui est arrivé sur terre il y a quelques secondes, petit chaînon récent dans la grande histoire d’un bouleversement continu, n’est jamais qu’une espèce parmi tant d’autres et pourrait bien, à l’instar d’autres espèces avant lui, tirer sa révérence et laisser ce grand chambardement poursuivre son développement [1]. Ce sont bien souvent les chansons, les histoires, les contes, les rêves éveillés des petites gens du monde qui vous le disent. Ces peuples natifs de la terre n’ont jamais chanté pour ne rien dire et encore moins pour entrer à The Voice. On peut imaginer les regards et commentaires condescendants des voyageurs venus d’Occident face à ce genre de chant et ce déjà à l’époque de Melville évidemment. Il y eut toujours un monde « moderne » pour dire que l’autre était en retard, pour vanter les louanges de la « civilisation », pour affirmer les bienfaits de la colonisation qui venait enfin apporter aux sauvages un peu de jugeote. On leur tapotait gentiment le cuir chevelu ou l’épaule en leur disant qu’il était temps de sortir de ces croyances barbares et de se rendre compte de l’extraordinaire marche en avant de l’humanité, de sa science, de ses techniques, de son progrès. Braves insulaires, gentils sauvages, pauvres nègres, abrutis d’Indiens, ouvrez donc les yeux, écoutez notre bonne parole, croyez en notre Dieu, oubliez vos craintes païennes, vos peurs ancestrales. Voici l’homme, le vrai, le grand, l’infaillible, celui qui vous sortira des ténèbres. Celui par qui tout arrivera, celui qui est bien supérieur à vos putains de palmiers et à vos coraux dont la splendeur reconnue n’arrêtera de toute façon pas la marche en avant du génie humain.

 [1] Il faut lire le roman L’arbre monde de Richard Powers. Vers la fin du livre, il décrit en deux pages l’évolution de la planète terre en la résumant à 24 heures, l’homme arrive quelques secondes avant minuit, heure correspondant à notre moment de l’histoire.

Ecce homo !

Sapiens bien entendu…

L’été passé, ça roucoulait de tous côtés parce que nous devions fêter les cinquante ans du premier pas de l’homme sur la lune. On s’en gargarisait à qui mieux mieux, question de rappeler à tout un chacun qu’on pouvait encore s’enorgueillir d’une époque où on ne venait pas nous emmerder chaque semaine avec des problèmes de réchauffement, de canicule, de gaz à effet de serre et que sais-je encore. Ca m’a rappelé le même anniversaire, quoique divisé par deux, puisque c’était il y a vingt-cinq ans. Même battage médiatique, même rengaine sur le même air : l’homme avait marché sur la lune et l’homme aime les anniversaires qui l’encensent. Et justement cette année-là, 1994, notre ami Henri Lecomte sortit, chez Buda Musique, un de ses incroyables enregistrements réalisés auprès d’un des petits peuples de l’Arctique sibérien (Kamtchatka : tambours de danse de l'Extrême-Orient Sibérien, Buda 92598-2). J’eus le plaisir de le présenter dans un canard jazz bricolé en Belgique. Fasciné par ces expressions de populations lointaines en contact constant avec la nature, j’écrivis à peu près ceci : « il est plus simple sans doute de pondre quatre pages sur les 25 ans des premiers pas de l’homme sur la lune que d’essayer de parler adroitement de ceux qui essayent encore de nous apprendre à marcher sur la terre ».

Henri Lecomte ( Lambézellec 1938/Paris 2018) - Photo DR -

Deux décennies et demi sont passées ; Henri Lecomte aussi mais il nous a laissé d’autres trésors enregistrés. Il n’est pas le seul heureusement. Et les natifs, les autochtones, les peuples premiers, appelons-les comme on veut, semblent souvent s’imposer, tant bien que mal, comme les derniers gardiens de la planète terre. Ce qui donne à leurs musiques enregistrées une valeur inestimable – il serait d’ailleurs utile de dresser une liste de tous ces enregistrements, peuple par peuple !

Ces musiques disent souvent, en filigrane, sans discours à message, ce que d’autres humains sont obligés de démontrer scientifiquement dans l’espoir de freiner le bolide fou lancé par notre civilisation. Mais, comme l’écrit Yannick Ogor dans Le paysan impossible : « pourquoi diable le recours aux chiffres savants serait-il indispensable pour exprimer une opposition à la société industrielle ? ». D’autres alors se jettent dans le débat, exprimant leurs réflexions, leurs craintes, leurs visions, leurs effrois. Et les chanteurs d’y joindre leurs voix ; depuis des années, chacun y allant de son regard. Les exemples sont sans doute nombreux, il m’en revient quelques-uns, comme des bouffées d’oxygène mais il en est d’autres que j’aimerais découvrir.

Le chanteur kabyle Aït Menguellet, nous le chantait il y a longtemps déjà :

« Le jour, vous apprenez, la nuit vous nettoyez ; à l’aube vous effacez et de quoi vous vous souvenez ? Quand vous vous aveuglez, comment vous identifiez-vous ? Et dès que vous vous égarez, c’est à nous que vous le reprochez. Nous vous cédons la place, aéropage d’enragés. Vous qui gangrenez même les jeunes pousses » (Chanson Negayawen amkan – Nous vous cédons la place).

 

Cette chanson m’a toujours fait penser à une des grandes compositions de Ewan MacColl, plus ancienne encore :

« Le matin nous construisions la ville

l’après-midi nous nous promenions à travers ses rues

le soir nous voyait partir

nous errions par les jours comme s’ils étaient sans fin

chacun de nous s’imaginant disposer d’un temps infini

nous voyions à peine les carrefours et prêtions peu d’attention

aux balises sur le chemin qui mène du berceau à la tombe

avez-vous appris à rêver le matin

abandonner les rêves l’après-midi

et dans le soir attendre sans espoir

… » (The ballad of accounting)

 

Plus récemment, c’est l’Anglais Chris Wood, auteur de nombreuses chansons profondes, qui nous propose une belle métaphore sur nos dérives :

« A force de vivre des années sans présence du loup

Les cerfs ont oublié comment vivent les cerfs

Ils allaient paître sur les collines sans crainte

Et descendaient folâtrer jusqu’aux fontaines

Mais quand finalement le loup revint

Du jour au lendemain les cerfs se souvinrent

Et reprirent le chemin de la forêt

et les fleurs sauvages reprirent possession de la montagne

Durant toutes ces années bruyantes et sans âme

nous ne voulions rien d’autre que nos joujoux

Comme de cupides gamins et gamines

Fallait nous voir vociférer pour notre camelote

Mais dès que revient la faim et que la montagne se couvre de fleurs sauvages

Nous vivons à nouveau comme des femmes, comme des hommes

Qui savent ce que « assez » signifie

(The wolfless years)

 

Les Nations premières chantent leurs liens avec la terre, les chanteurs populaires du monde posent des questions en chanson… et puis surgissent d’autres voix encore… Et quand une sorte de lutin descend des pays du nord pour dire au monde qu’il va mal, joignant sa voix au concert des chanteurs et musiciens que quasi personne n’écoute, on toise cette petite personne, on la montre du doigt, on la moque. On tente par tous les moyens, y compris chez les « grands intellectuels », de contrer cette « donneuse de leçon » qui ose dire à l’humanité qu’elle pourrait bien disparaître tandis que les palmiers et les coraux pourraient peut-être continuer leur existence. Rien n’a changé depuis 180 ans. Les vieux Tahitiens ou les jeunes suédoises, les chanteurs écossais, berbères ou anglais, les petits peuples de l’Arctique ou les grandes nations indiennes sont tout au plus tolérés sur cette terre à condition qu’ils ferment leurs gueules ou se contentent de minuscules audiences.

Heureusement certains chantent, heureusement d’autres les ont enregistrés et d’autres encore en ont fait des disques ou des reportages et d’autres encore sont prêts à les écouter : comme une forme de résistance !