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Des mondes de musiques

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Le retour du double A

Olivier Manoury, Bandonéoniste est allé à la rencontre de deux femmes qui président à la destinée de la resurrection d’Alfred Arnold, la marque mythique de bandonéon.

Anja Rockstroh, Photo DR

J'avais rendez-vous avec Anja Rockstroh, qui dirige à Klingenthal en Allemagne la "Bandoneonfabrik Alfred Arnold" (ou sont fabriqués les nouveaux bandonéons AA, dans l'esprit et la qualité des célèbres instruments qui ont fait la gloire du tango) et Yvonne Hahn musicienne et enseignante en Avignon qui assiste Anja dans ses déplacements en France et dans ses contacts avec les musiciens français ou étranger. Les deux jeunes femmes m'attendaient dans une brasserie en face de la gare de l'Est. Vives et enjouées, elle parlent avec passion de l'instrument qui les occupe - ou les obsède! Anja s'exprime en allemand, Yvonne en français, elle sera ma traductrice.

Olivier Manoury Photo Pascal Martos

Quelle est la situation du bandonéon en Allemagne?
- Anja Rockstroh : Depuis un an et demi il y a un fort intérêt pour le bandonéon, la plupart pour le système argentin (bi-sonore). C'est une surprise pour moi car jusqu'à présent je ne vendais presque pas de bandonéons en Allemagne, je ne faisais que de l'exportation.
Le problème reste l'enseignement, il n'y a pas d'écoles ni d'institutions qui l'enseigne. Je cherche à appuyer des projets d'enseignements, quelque soit le système choisi.
Est-ce qu'il y a encore une tradition de bandonéon en Allemagne?
-AR Très peu, dans l'Erzgebirge (la région de Klingenthal ou se trouve la Bandoneonfabrik) il y a un peu de musique locale mais c'est vers le Tango et un peu vers la musique classique que vont les bandonéonistes aujourd'hui. Peut être qu'a Dresde il y en a d'avantage.

Tu fais des bandonéons pour les enfants, plus petits avec moins d'étendue mais avec la même qualité que ceux des adultes, c'est très important! –

AR Oui tout est en marche pour relancer l'instrument. Ce qu'il faut c'est qu'il y ait des gens qui suivent, comme Yvonne en Avignon.

Yvonne Hahn : Anja propose des instruments pour enfants et des instruments en location. J'avais 18 élèves en Septembre 2016, dont une fillette de six ans! On voit que même sans tradition, lorsque l'offre de professeurs et d'instruments est là, les gens sont intéressés, séduits par le son, même les enfants.

Gerhard et Yvonne Hahn photo DR

Dis nous, Yvonne, comment toi qui a déjà joué de quarante mille systèmes d'accordéon (rires d'Yvonne) en es tu arrivée à jouer des deux principaux systèmes de bandonéon?

-YH J'habitais à Berlin-Est, au départ je voulais être pianiste mais à l'école de musique il y avait 9 ans d'attente pour une place dans la classe de piano! j'avais déjà 12 ans. Pour l'accordéon piano il n'y avait que deux ans d'attente, j'ai donc choisi cet instrument. Le répertoire d'accordéon en RDA était plus étendu pour le système russe à boutons, j'ai donc changé de système une première fois. J'ai tout recommencé à zéro avec un instrument de location, par la suite, j'ai voulu commander un instrument en Russie, mais, à cette époque, les Russes ne voulaient plus des Marks de l'Est, je n'avais pas la possibilité de l'acheter.
J'ai rencontré un accordéoniste français à Klingenthal j'ai décidé de le suivre en Avignon. Arrivée en France j'ai du apprendre le système français, les notes n'étaient pas distribuées de la même façon, j'ai recommencé a zéro une nouvelle fois avec au clair de la lune, sans parler de tous les systèmes de main gauche que j'ai dû apprendre, basses en haut, basses en bas, convertisseur, neuf rangées, etc. enfin bref j'ai goûté à tous. En avignon il n'y avait pas beaucoup de débouchés pour l'accordéon à part le bal, c'était pas mon truc, les musiciens avaient du mal à joindre les deux bouts, on a pensé avec mon compagnon que le couple d'accordéonistes ça serait impossible. Je me suis donc mise à fond au piano que j'enseigne aujourd'hui.
J'étais interpellée en permanence dans les enregistrements par le son du bandonéon. J'ai pensé qu'un jour, si j'en avais la possibilité, j'apprendrai à jouer de cet instrument. Un jour j'ai rencontré un homme qui avait un bandonéon à vendre, je n'avais pas l'argent mais j'étais très tentée de l'acheter, sans rien connaître des différents systèmes existants. Une amie qui était avec moi à ouvert son sac et me l'a acheté. c'était un unisonore "Peguri" d'après-guerre.

Un AA nouvelle vague photo DR

J'ai ensuite trouvé un instrument d'avant-guerre dont la main gauche avait été transformée. Puis Victor Villena (bandonéoniste argentin vivant en France) est venu s'installer dans le sud. J'avais joué du bandonéon en autodidacte et j'ai éprouvé le besoin de me former auprès de lui, mais je n'avais pas toutes les notes en poussant et en tirant avec mon bandonéon. Victor m'a donc parlé de Anja. Je lui ai écrit en lui proposant de fabriquer un bandonéon conforme à mes besoins et elle a été assez folle pour me suivre (rires).
J'ai continué à jouer pour mon plaisir mais l'idée d'enseigner à commencé à germer en moi après ma rencontre avec Anja car je savais qu'il y avait désormais la possibilité de commander des instruments. J'ai alors décidé d'étudier aussi le bisonore (système argentin) afin d'enseigner les deux systèmes. Le conservatoire où j'enseigne le piano à aussi accepté de me suivre en pensant que je n'aurai qu'un élève ou deux Victor m'a proposé d'être son assistante et la classe de bandonéon a pris une ampleur incroyable. Nous avons organisé des stages où sont venus des finlandais, des taiwanais et des gens d'autres pays. Les gens ont une fascination pour cet instrument et, comme dit Anja, c'est grâce à des initiatives de ce genre que la fabrication peut fonctionner

 

Photos DR

Est-ce que vous rêvez de boutons la nuit ?

(éclats de rires) –AR & YH (en choeur) oui!

J'aimerais qu'Anja nous raconte comment elle en est arrivé à fabriquer des bandonéon, parce qu'on n'a pas toujours envie de faire le même métier que ses parents.
-AR Mes arrières grands parents ne fabriquaient pas de bandonéons, il fabriquaient des instruments de musique pour enfants parmi lesquels des Konzertinas. Après la deuxième guerre mondiale ils ont été dépossédés des de leurs biens. D'autre part l'usine Alfred Arnold a été nationalisée et fusionnée avec Weltmeister et Harmona. La qualité est devenue de plus en plus mauvaises, ils produisaient de moins en moins, jusqu'à la disparition complète de la fabrication de bandonéons.
Après la chute du mur une famille pouvait récupérer des biens si elle remontait une activité en rapport avec celle qu'elle exerçait avant la deuxième guerre mondiale. Mon père et moi avons donc eu l'idée de demander la reprise de l'usine Arnold pour fabriquer des instruments, d'abord des accordéons et enfin des bandonéon en s'efforçant de retrouver la qualité des instruments d'avant-guerre. Je me suis passionnée pour le bandonéon après avoir écouté un concert de Karel Kraayenhof (bandonéoniste hollandais) et huit ou neuf autres bandonéonistes en Hollande. Depuis j'ai décidé de ne fabriquer que des bandonéons. Avec l'aide du ministère de l'Industrie nous avons fait des analyses complètes des instruments anciens, tant des matériaux que des techniques de fabrication. Aujourd'hui je dirige seule la Bandoneonfabrik.

La fabrique photo DR

Dans le "monde de l'Ouest" on fait une étude de marché avant d'entamer quelque fabrication que ce soit, comment as-tu eu le courage de démarrer une fabrication de bandonéon en l'absence de marché?
-AR je savais par Karel Kraayenhof et Rocco Bones (bandoneoniste et luthier de bandonéons en Allemagne) que personne ne fabriquait ces instruments en Argentine. Je n'étais pas sûr du succès parce que les Argentins ne juraient que par les instruments anciens. Il fallait les convaincre qu'on peut faire de très belles choses avec un instrument neuf.

Quels ont été tes premiers clients?
-AR Ça a vraiment commencé il y a 3 ans quand les Hollandais du conservatoire de Rotterdam ont passé des commandes. il y a eu ensuite de nombreux musiciens européens, et des Argentins vivant en Europe. Il est difficile de vendre en Argentine à cause du change très défavorable du Peso à l'Euro. Seuls les musiciens établis comme Daniel Binelli (célèbre bandonéoniste Argentin) ou J.P.Joffre (bandonéoniste Argentin installé aux Etats Unis) ont acheté mes instruments avec une tessiture plus grande que les anciens.

J'apprécie ton ouverture d'esprit et ton intérêt à fabriquer des instruments à la demande mais est-ce qu'on ne se dirige pas vers une multitude de systèmes?
-AR Je fabrique en effet une multitude de systèmes et j'aimerais qu'il y en ait moins.
-YH On aimerait qu'il y ait une base commune qui faciliterait la facture mais aussi l'enseignement et le développement de l'instrument. On voit quand même se dessiner deux systèmes principaux l'un unisonore l'autre bisonore avec quelques variantes.
-AR je suis à l'écoute des musiciens si leur projet semble cohérent je les suis.

Les anches Photo DR

Justement j'ai encore deux systèmes à te proposer (rires).
Après une bière et quelques propos sur la guerre des boutons, les deux jeunes femmes sont ensuite reparties en train, chargées d'instruments vers leurs villes respectives.