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Des mondes de musiques

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Les Chèvres et le hautbois «IeAn»

Marius LUTGERINK, dit Alain PROVISTE

Tout d’abord, tentons de préciser et clarifier l’usage du terme «Chèvre», pour les instruments tels que celui ci-dessous, que certains connaisseurs préfèrent nommer «GCM» (Grande Cornemuse à Miroirs).

 

 

Chèvre, Ea 631-1933 - Collection Kunstmuseum Den Haag - anciennement Haags Gemeentemuseum

Il me semble que ce terme est fort mal approprié, du fait qu’il existe des cornemuses de la même catégorie qui ne sont pas dotées de miroirs, et que, de plus, on trouve des cornemuses décorées de miroirs qui n’ont rien à voir ni avec les Chèvres, ni avec les Chabrettes.1Si on désigne par «Chabrette»2 une «petite cornemuse à miroirs», il est bien évident que des instruments de types tout à fait comparables et de tailles plus grandes admettent le dénominatif de «Chèvre». Les recherches de terrain ont par ailleurs fait apparaître dans la tradition orale ce terme, conservé encore à l’heure actuelle, pour la «Chèvre de Nedde»3, et la «Chèvre d’Eygurande».

En juin 2016, lors des Rencontres de chabrettes et chabretaïres organisées cette année-là par Félicie VERBRUGGEN à Condat-sur-Vézère (24), j’ai présenté une intervention sur la Chèvre. Le cœur de celle-ci était l’interprétation d’une inscription se trouvant sur un hautbois isolé, identique à ceux des Chèvres conservées dans divers musées, le fameux hautbois «IeAn», de la collection du Musée de la Musique, Philharmonie de Paris, numéro d’inventaire E.771.

 

Le hautbois «IeAn», E.771 - Cliché: J.-M. Anglès

 Au cours de cette présentation je suis arrivé à une conclusion bien surprenante et, je l'ai constaté, assez controversée. Les résultats des recherches détaillées permettront, pourtant, de corroborer cette conclusion. Une bonne raison, me semble-t-il, pour reprendre en abrégé l'analyse des faits.

 

 Inscription sur le hautbois E.771 - Cliché: J.-M. Anglès 4

Parmi les connaisseurs susnommés certains ont déclaré, sans la moindre analyse ni référence aux sources, que cette inscription était réalisée en «écriture Caroline» [sic], ce qui peut être facilement infirmé. On observe que la traverse du «e» de l’inscription est horizontale et au beau milieu de la panse. Par contre, en écriture caroline cette traverse est oblique et se trouve tout en haut de la panse. Le plus souvent cedite traverse est rallongée jusqu’en dehors de la taille du caractère, rallongement réalisé en un seul trait, ou en deux traits séparés. De plus, le «n» en écriture caroline s’écrit avec des spurs, jamais avec des empattements.

 

Et enfin, l’allégation selon laquelle le prénom «Jean» ne serait orthographié «Iean» que jusqu’à la fin du XVIIe est par trop facile à réfuter. Pour exemple, un certain Iean DANSARD, né en 1852, meurt à Issoudun (36) en 1882. Ce qui est présenté comme «données historiques» vaut mieux être pris, me paraît-il, avec un grain de sel. Reprenons, donc, l'observation de cette inscription.

On voit quatre signes, qui ressemblent sans conteste à des caractères. L’application explicite d’empattements indique déjà qu’il ne s’agit pas d’une écriture cursive, mais plutôt d’une approximation manuscrite de caractères typographiques. L’outil par excellence pour analyser ce genre de caractères est la classification Vox-ATypI5, qui prend aussi en compte le contexte historique. Si on analyse ces caractères suivant les propos de cette classification on arrive, sans la moindre ambiguïté, sur des lettres de type Didone.6

Les caractères de ce genre, créés au dernier quart du XVIIIe  siècle, ont gagné leur plus grande notoriété par une utilisation exclusive dans les publications du Code Civil des Français, dont on trouve une page de titre ici même:

 

Une observation rapide de cette page nous mène directement à une découverte très intéressante: il n’y a pas de différence formelle entre la lettre «I» en capitale et le chiffre «1»:

Il est, en conséquence, parfaitement justifié d'interpréter l’inscription du hautbois E.771 comme «1eAn». Évidemment dans ce cas-là il ne s’agit plus d’un prénom. Ce qui vient tout de suite à l’esprit, c’est «1er An» mal orthographié, ou une abréviation de «1e Année». Quel premier an, alors, pourrait être écrit en caractères de type Didone? Intuitivement, et naïvement, certes, je pense à la première année de l’ère républicaine: 1792!7 Mais, m’a-t-on reproché à plusieurs reprises, on n’a jamais, à cette époque-là, utilisé une expression de la forme «nième Année», mais toujours et exclusivement «An n». Et c’est ainsi que l’apprenti trouve son mètre …

 

En 1795, Étienne LENOIR, outilleur et métallurgiste de renommée nationale, avait façonné, sous les auspices des citoyens De BORDA et BRISSON, délégués de l'Académie des Sciences, un étalon provisoire du mètre décimal, en attendant les résultats définitifs des triangulations par MÉCHAIN et DELAMBRE sur le trajet de Dunkerque jusqu’à Barcelone, la méridienne. On a décidé de réaliser ce mètre standard en platine en raison de ses qualités anti-corrosives, avec un assez faible pourcentage d’iridium pour stabiliser l’expansion thermique du métal. Un projet bien prestigieux, censé être de grande importance politique et scientifique! Longtemps cet étalon a été conservé aux Archives Nationales, puis au Conservatoire National des Arts et Métiers. Sur la face supérieure figure une inscription disant:

«Mètre égal à la dix-millionième partie de la distance du pôle à l’équateur, vérifiée d’après la toise de l’Academie [sic] procès verbal de ce jour. Paris le 21 prairial, An III de la République. Borda – Brisson»

Sur la face inférieure, non directement visible, il y a une autre inscription, probablement de la main de Lenoir:

«Étalon provisoire des mesures de la République, fait en exécution de la loi du 1er Août 1793 adopté par les commissaires chargé [sic] de sa détermination et remis par eux au Comité d’instruction publique, le 18 messidor, 3eannée»8

Ce qui démontre que les mentions «An III» et «3e année» s’utilisaient indifféremment, même dans les milieux plus élevés. Cette constatation paraît valider la lecture de l'inscription du hautbois E.771 en renvoi à l'An I de la République. Nous pouvons ainsi dater ce hautbois de l’an 1792, à la toute fin du XVIIIe siècle. Il est fort probable que les Chèvres datent de la même époque.

Je tiens absolument à remercier Philippe «Rando» RANDONNEIX de Limoges pour son aide dans la réalisation francophone de cet article, son soutien, sa patience et ses commentaires. Les erreurs, les fautes et les bêtises, c'est moi le seul et unique responsable. Pareil pour les conclusions.

1Ces types de cornemuses se caractérisent par un hautbois composite: corps principal; pavillon rapporté à fort décrochement; clé bifide (en 2 éléments montés chacun sur un axe) permettant d’atteindre la note sous-fondamentale; lanterne de protection de la clé. Le boîtier est souvent décoré de miroirs.

2Francisation du terme nord-occitan «chabreta».

3Terme employé par M. LABRUNE, violoneux, premier conservateur de l’instrument, village de Guimont, commune de Nedde (87). Collecté par Philippe RANDONNEIX.

4https://www.europeana.eu/nl/item/09102/_CM_0162079, pour les deux photos

5https://fr.wikipedia.org/wiki/Classification_Vox-Atypi

6https://en.wikipedia.org/wiki/Didone_(typography)

7Au fait, les ans de l'ère républicaine commencèrent le 22 septembre pour se terminer le 21 septembre de l'année suivante, comptés selon le calendrier grégorien. Or, quand ce texte dit 1792 il faut l'interpréter comme 1792 au plus tôt et 1793 au plus tard.

8Georg STRASSER: ’The Toise, the Yard and the Meter […]’ In: Surveying and mapping, no 35.

ACSM, Washington D.C. Mars 1975, page 25-46

 

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