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Des mondes de musiques

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Maurice Fleuret

Une vie pour toutes les musiques 

Il y a 30 ans, un jeudi 22 mars, Maurice Fleuret nous quittait à 58 ans !! Il est étonnant que son œuvre, son travail au sein de la direction de la musique, sa pensée aient complètement disparu des débats sur la musique … Je suis de ceux qui pense que si l’homme avait vécu plus longtemps, le monde de la musique en France eu été changé. Pour le meilleur et la diversité. Voici une ouverture par spécialement écrite par Bernard Lortat-Jacob un extrait d’un de ses articles publiés dans le Nouvel Observateur ou il a tenu une rubrique « éditoriale » pendant 20ans. ( lire l'article à la suite, texte de 1985)

Mes pensées vont à Alain Surrans, François de Banes Gardonne, Bernard Lortat-Jacob,  Luisella Majewski, Dominique Ponsard, Alex Dutilh, Camille Roy (qui malheureusement nous a quitté très récemment) … Une partie de ceux qui auprès de  Maurice Fleuret ont œuvré pour toutes les musiques et particulièrement les Musiques du Monde au début des années 1980.

Bernard Lortat-Jacob

1981 : « LES MOUCHES ONT CHANGÉ D’ÂNE !»

[souvenir de Maurice Fleuret].

« La musique est une affaire sociale ; elle doit se penser à ce niveau, pas à un autre ! ». Il fallut attendre l’année 1981pour qu’un Directeur de la musique sorte de sa tête une idée pareille et qu’il me l’expose  à moi, son nouveau collaborateur à peine arrivé rue Saint Dominique, au petit château du Ministère de la culture. 

Message à peine crypté : cela voulait dire que la musique n’était pas (ou n’était plus) une substance eucharistique célébrée dans des salles de concert,  drainant la quasi totalité des  pouvoirs institutionnels.  Elle devait être vue comme une pratique et s’évaluer en termes de partage social.

Fête de la musique / faites de la musique ! Le slogan était déjà là, même si cette fête ne fut proclamée que l’année suivante. Fleuret aimait les bons mots. Je m’en rendis vite compte car il conclut notre premier entretien, qui dura près de deux heures, et où j’oubliai d’ailleurs de prendre des notes, par une sentence aussi charmante qu’insolente : « Bon ! je vous laisse : j’ai rendez-vous avec des éculolo »– ah, oui ! des élus-locaux, compris-je.

Sous l’impulsion de Fleuret, il ne pouvait plus être question de laisser de côté les pratiques précédemment considérées comme mineures.  Il fallait revisiter les lieux,  les espaces et les circonstances musicales, les connaître et les aider en refusant de voir la culture comme un savoir transmis de génération en génération, à la façon des encombrantes armoires héritées de nos grands-mères et dont on ne sait pas très bien à quoi elles peuvent servir. Devaient reprendre vie les espaces régionaux et micro-régionaux dans leur énergie propre, les lieux de pratiques locales, peu reconnus et pourtant importants, beaucoup plus jeunes que ce que, a priori, l’on pensait, touchant une population ouverte et généreuse que le pouvoir central et jacobin n’avait eu de cesse d’ignorer, ou de commodifier. La Direction de la musique devait s’ouvrir à un autre monde ; comme  l’aurait dit Pierre Albaladejo : « les mouches avaient changé d’âne ! » [« las moscas an cambiat d'aso ! »].

Je faisais un peu les comptes (en fait, ils étaient tenus avec rigueur par Luisella Majewski) : les crédits alloués au « Bureau » des musiques traditionnelles (j’avais horreur de ce mot « Bureau » , mais on n’allait pas se battre là-dessus !) représentaient peut-être 1 ou 2% de celui de l’Opéra de Paris, mais c’était un début, n’est-ce pas ? Car dans les conférences de presse ou les réunions avec les inspecteurs, le ton avait changé. Le temps imparti aux questions concernant des musiques savantes – celle des conservatoires essentiellement – était moins long ; celui réservé aux musiques populaires (traditionnelles, jazz, pop, etc.) l’était davantage. Et dans les interviews des grands quotidiens, pareillement. Au point que je dus dire un jour à Fleuret  : « Pourquoi ne proportionnez-vous pas les crédits que vous allouez au nombre de lignes que vous leur consacrez dans vos interventions à la presse ? ». Peut-être malgré lui, il dut alors devant moi défendre l’extraordinaire machine culturelle qu’est l’Opéra de Paris, sa magie (et donc son budget), au nom du « prestige de la France ». Dont acte !  

Nous ? Nous étions dans le régional. Voire le micro-régional, soucieux de nous mettre à l’écoute des « petits pays », pour utiliser la belle expression de Jean-Marie Carlotti. Le localisme était notre credo (l’Internet qui brouille ces simples pistes, alors n’existait pas !). Nous étions des sortes de « terroiristes », à ce titre assez respectés, en définitive [1].

Comme chacun d’entre nous, Maurice Fleuret avait ses contradictions. Généreux dans ses choix politiques, inlassable bretteur, et d’ailleurs gros travailleur, il était aussi, et fondamentalement, un esthète. Un homme raffiné aimant la musique de Bali et de Java qu’il connaissait bien, et la musique indienne de Bénarès tout aussi savante que la nôtre. Là étaient ses jardins secrets. Du reste, on se souvient du combat opiniâtre et remarquablement habile qu’il dut mener pour imposer au CNSM de Paris une personnalité aussi particulière que Patrick Moutal, sitariste et connaisseur particulièrement anti-conformiste de la science des rāga.

Tout cela pour dire que  les approximations esthétiques, qu’il fallait parfois soutenir et qui tiraient leur raison de compétences musicales  souvent peu abouties, n’étaient pas la passion de Maurice. La question se posait pour nous au quotidien. Pouvait-on totalement évacuer l’objet musique en prenant en considération le seul aspect social ? En d’autres termes, suffisait-il qu’une musique soit populaire pour qu’elle mérite l’attention des services de l’État ? Pouvait-on et devait-on totalement évacuer l’esthétique de nos champs de réflexion et d’action ?  À dire vrai, la question ne fut jamais réglée. Et il y a peu de chances qu’elle le soit un jour. Mais ce que Maurice demandait à ses collaborateurs, c’était de penser les choses en termes de représentativité – et donc sur un mode fondamentalement pragmatique et politique. Dès lors, le beau ne tenait pas à la finesse d’un grain, ou à la virtuosité d’un trait, mais aux interactions qu’il mettait en œuvre et dont, à sa façon, ce « beau » lui-même rendait compte.

Esthétique et politique ? il y avait là un champ contrasté et fécond, qui demandait finesse et habileté – qualités dont Maurice ne manquait nullement. Il savait quasi intuitivement où mettre ses billes et, 30 ans après sa mort, il semble qu’il se soit bien rarement trompé. Pas si mal, non ?

 

1.Au-delà du jeu de mot : justement en 1980 – soit dix ans avant la naissance de Corsica-Nazione – quelques insulaires corses avaient menacé de mettre une bombe au Musée des A.T.P., au motif que celui-ci possédait des enregistrements rares de l’île de Beauté (la collection Quilici, qui au demeurant pouvait aisément se dupliquer et dont plusieurs familles insulaires avaient déjà la trace – Mais, c’est là un détail !). Au reste, Maurice, qui connaissait bien la Corse – la Balagne surtout – avait accepté qu’on communiquât administrativement avec quelques associations corses dans la langue de Pascal Paoli. Ce qui donna lieu à une convocation (et une engueulade !) de Charles Pasqua, alors Ministre de l’Intérieur.  [1]

  

Maurice Fleuret « Lettre ouverte aux intellectuels victimes de la contre-culture »

le Nouvel Observateur,1985

« Messieurs les professeurs, messieurs les penseurs, messieurs les aristocrates de la culture de gauche et autres gardiens jaloux du temple des valeurs, où avec-vous donc les yeux, où avez-vous l’oreille, où avez-vous la tête ? Sûrement pas à Bercy quand Jacques Higelin y fait acclamer par dix mille jeunes, chaque soir et trente jours durant, un solo de vingt minutes de harpe africaine (la kora) en ouverture d’un spectacle de chansons, mis en scène par Patrice Chéreau. Sûrement pas au Zénith quand Paul Simon y débarque avec ses musiciens sud-africains, ni à la grande Halle quad Bernard Lavilliers y invite des Brésiliens. Et c’est sans doute sans vous que, au tout prochain Printemps de Bourges, nous nous mettrons à l’heure de Nashville, Abidjan, Fort-De-France et Dakar.

À vous entendre, à vous lire, il y aurait là une forme décente et civilisée du racisme. Quelle foutaise ! Comme si, au moment même où toutes les différences culturelles nous sont accessibles à distance, on craignait paradoxalement de les voir s’enfermer, se fortifier et peser d’un poids intolérable sur la liberté de l’individu au nom de la cohérence du groupe… Mais non, c’est bien parce que les particularismes culturels commencent aujourd’hui d’être connus partout qu’ils gagnent en dignité universelle et risquent moins d’être détournés aux fins de l’oppression. Enlevez une voix au concert des nations et la polyphonie devient bancale, au point que la communauté internationale, dans sa grande majorité, se voit contrainte de montrer du doigt le coupable.

Allez dire aux Iraniens qui font de la musique persane en cachette, aux Cambodgiens dont les traditions ne vivent plus qu’à l’étranger, aux Kurdes qui n’ont que leur ancestrale culture à quoi se raccrocher, aux indiens du Guatemala, aux Juifs de Russie, aux Esquimaux et même aux basques, aux Bretons ou aux Corses, allez donc dire à tous ceux-là que  leur héritage les tient en dépendance ! Ils vous riront au nez et ils auront bien raison (…)

Faut-il pour autant accepter le tchador ici, l’excision là et la lapidation ailleurs ? Évidemment pas. Là encore, quand on est tous concernés, on a plus de chance de faire entendre la voix de la raison. À Tokyo, en octobre dernier, j’ai rencontré les Jijilala, un groupe de rock berbère, qui fait un malheur partout où il se produit. Tant qu’il courra les cinq continents, les femmes du Haut Atlas pourront continuer de ne pas porter le voile et de sourire sur votre passage.

En fait, de quoi avez-vous peur, cerbères du musée-nécropole ? Est-ce seulement de la surdité volontaire, des abus, des tensions, des conflits sanglants qu’engendrent parfois les disparités culturelles ? Est-ce seulement de la surdité volontaire, des abus, des tensions, des conflits sanglants qu’engendrent parfois les disparités culturelles ? Mais sur la terre, il n’y en a pas plus aujourd’hui que jadis et tout dépend des circonstances qui les font naître et de ceux qui ont intérêt à les entretenir. Ne craindriez-vous pas encore plus, par hasard, ce grand métissage qui s’opère depuis quelque temps sous nos yeux et qui vous fait perdre vos repères confortables au point de vous affoler tous ensemble ? On peut se demander comment vous pouvez prêcher la concorde par l’approche de l’autre et refuser ce qui en découle inévitablement (…).

Bien sûr, vous allez dénoncer ici les méfaits de la contre-culture, de la défaite de la pensée, de la confusion démagogique. Quoi, cette orgie de décibels, ces borborygmes et ces trémoussements, quand Mozart et Rimbaud peuvent ouvrir en nous tant de champs merveilleux et nous donner pour toujours un surcroît de conscience ! Mais il y a confusion justement, et moins démagogique que terminologique. Car vous parlez d’objets d’art là où je ne parle que d’objets de fonction. Vous réduisez la culture à une collection d’œuvres admirables et justement admirées là où je vois en plus un ensemble très vaste de comportements et de phénomènes, représentatifs d’une société à un moment donné.

Oui, la culture-rock existe et n’est aucunement inquiétante si elle est prise pour ce qu’elle est, c’est-à-dire le déploiement des rites collectifs d’une jeunesse qui s’y tient chaud, s’y retrouve, s’y protège plus qu’elle n’y vient chercher des modèles pour l’éternité. Chacun sait bien qu’une chanson sur mille a des chances de passer à l’histoire mais personne ne sait laquelle. Car l’objet d’art, qui a votre faveur exclusive, n’est qu’un pur produit du hasard. Il a fallu la patine du temps et l’articulation de multiples références pour que les sculptures de Chartres, la tapisserie d’Angers, le retable de Colmar entrent au panthéon de notre patrimoine. Et c’est la même chose pour les statuettes Maya, les bronzes du Bénin ou le ballet de cour javanais. Bach lui-même, savant et inspiré entre tous, n’imaginait pas faire œuvre immortelle en composant chaque semaine sa cantate pour Saint-Thomas. Ce n’est pas l’artiste qui crée le modèle, c’est le regard qu’on porte à sa création (…) »