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Des mondes de musiques

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Nature et culture : même combat…

Etienne Bours

« La nature n’est plus une chose commune, extérieure à nous, livrée à elle-même. Maintenant elle est entre les mains d’un conservateur », écrit le journaliste belge Chris de Stoop dans son livre Ceci est ma ferme, livre où il décrit les dérives de la région des polders du port d’Anvers et les drames qu’y subissent les fermes familiales comme celle de ses parents et de son frère.

Chris de Stoop - Photo DR.

Un conservateur ? Celui qui conserve ou qui met en conserve ce que la société saccage, celui qui crée des réserves, des parcs régionaux et nationaux, de ces endroits où il faudra bien respecter ce qu’on ne respecte plus alentour. Des zones protégées, surveillées, gardées, clôturées : de la nature reconstruite, du naturel re-fabriqué, subventionné, préparé, étudié, imposé en remplacement de la nature effacée. « Une telle réserve naturelle est à la mesure de la société de consommation. Un conteneur convertible de plantes et d’animaux. Qui peut être détruit et remplacé selon la volonté du port (d’Anvers)», poursuit l’auteur.

Plus loin dans son livre, De Stoop pousse la réflexion plus avant :

« La démolition de fermes et de maisons a causé beaucoup de souffrances personnelles et est étrangère à toute forme de gestion de la nature. Ces incursions, nous en sommes à l’origine, nous, les protecteurs de la nature qui devrions respecter le slogan : nature et culture ne font qu’un ».

Morvan Lebesque - Photo DR.

Et soudainement l’on se souvient d’un autre livre écrit quarante ans plus tôt par Morvan Lebesque : Comment peut-on être Breton ? On y lit, entre autres : « Le naturel re-fabriqué est finalement à la nature ce que le culturel est à la culture : sa dérision ».

Lebesque mène une réflexion profonde sur une culture méprisée par l’Etat central et son livre n’a pas pris une ride parce que son analyse est pertinente aujourd’hui encore si l’on veut bien étendre le champ de vision et d’investigation. La Bretagne s’est certes rattrapée mais que deviennent les cultures, toutes les cultures ?

 

Place au culturel messieurs dames, ce culturel tuyauté dans les ministères, mondanisé dans les salons bourgeois, encensé dans les milieux branchés, vernis dans les grandes institutions, « mécénisé » dans les vastes fondations de nos généreux milliardaires. La culture des uns ou des autres doit faire place au culturel qui sait ce qu’il faut en faire pour la magnifier, l’élever, la rentabiliser.

« Des gens dont le seul lien avec la nature est un nichoir dans leur jardin. Des gens pour qui la plantation de poireaux est un défi incroyable. Des gens qui viennent dire à une ancienne communauté d’agriculteurs qu’elle doit céder la place à une nouvelle nature », écrit encore De Stoop. On a tous rencontré ces officiels du culturel venant expliquer que les cultures régionales ou locales sont dépassées – ils aiment surtout le mot obsolète – qu’il faut aller de l’avant, créer, oser, métisser, dépasser les différences, tendre à la globalisation… La nature change, la culture aussi, c’est dans l’air du temps, le progrès doit passer par là aussi. Oubliez ces vieux chants a capella, à moins d’en faire un spectacle avec chorégraphie et instruments exotiques, ne dansez plus comme vos grands-parents, ne jouez plus de ces instruments de paysans. Ouvrez les vannes de toutes les cultures et laissez les plonger dans l’entonnoir du culturel.

Ni Lebesque ni De Stoop ne sont tendres avec les milieux universitaires qui oublient de plus en plus la nécessaire indépendance dont ils devraient faire preuve. « Un professeur indépendant ne doit-il pas se comporter à l’égard de l’industrie comme un chien à l’égard d’un réverbère ? » insiste De Stoop. Industrie de la nature et de la culture : fabriques du naturel et du culturel !

Lebesque écrivait, en 1968 :

« Il n’y a pas de cultures en France, il n’y a qu’un culturel usiné à Paris et distribué à la province consommatrice » et il cite Malraux qui inaugurait la maison de la culture de Grenoble en déclarant que grâce à elle « tout ce que Paris crée d’important sera vu ici dans les six mois »…

Je ne peux m’empêcher de vous emmener dans cette comparaison parce qu’elle me semble illustrer assez bien la manière dont les musiques dites du monde, les cultures issues des traditions, sont traitées. A force de s’en gargariser, on recrée des espèces de folklores qui sont aux cultures ce que les réserves sont à la nature.

Certes il est assez facile de déceler ces ersatz de nature que l’on nous propose à grands renforts de subventions et de discours prétendument écologiques. Il est, par contre, plus difficile de s’y retrouver dans la jungle du culturel, cet immense fourre-tout auquel on attribue bien souvent les mêmes types de subventions ou de discours nauséabonds. On n’a pas inventé la catégorie musiques inactuelles pour rien – ces musiques ne font pas partie du culturel essentiel à moins qu’elles ne soient de celles que l’on a placées en vitrines avec mille précautions parce qu’elle font partie d’un patrimoine relégué aux musées. Viennent aussi celles qu’on présente en tremblant aux officiels de l’Unesco dans l’espoir qu’elles en reçoivent leur couche de naphtaline. Quant aux cultures musicales vivantes, transformons-les, soumettons-les aux lois du marché. Un exemple m’a frappé dernièrement. Un festival belge s’appelait simplement La nuit africaine. C’était sans doute trop simple ; il faudra désormais parler des Afronautes. Ca a quand même une autre allure un Afronaute, vous imaginez cela !

L’annonce vaut le déplacement :

« Les Afronautes débarquent !

Les russes disent cosmonautes, les américains astronautes. Nous devenons LES AFRONAUTES : artistes, publics, partenaires, nous sommes tous des participants à un programme d’exploration des Afriques d’aujourd’hui, de leurs cultures, leurs musiques et leur rayonnement sur le monde, loin des clichés véhiculés habituellement ».

Oui mais sous un cliché nouveau qui ne vaut guère mieux. Les Afronautes s’en vont coloniser l’espace africain comme les astronautes ou cosmonautes le tentent avec les planètes du cosmos. Méchant ? Non, je tente d’analyser, de comprendre parce que, au vu de la programmation dudit festival, on se dit qu’on nous présente une certaine musique pop internationale interprétée par des artistes « avec une couleur »… Mais où sont les cultures musicales africaines ?

N’est-il pas temps d’en revenir à la musique de chacun comme on en revient à une promenade en forêt, sans discours, sans balises, sans détours, sans chasse gardée… et sans que l’on nous conduise immanquablement vers ce qui n’est déjà plus la culture ou la nature dans laquelle on aimerait simplement déambuler avec respect ?

 

 

Nous ne savons pas ce que Mamadou Konté aurait pensé du termes "Les Afronautes".

Mais nous, nous avons eu envie de penser à lui !

ET un CLIC sur un article du monde sous la plume d'Abdourahman Waberi (28 Juin 2019°