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Des mondes de musiques

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Roger Mason et son "Blues de la poisse!"

Retour aux sources du mouvement folk en France !

Gérard Viel et John Bro

Artiste emblématique du mouvement folk en France dans les années 65, Roger Mason, voyageur depuis sa naissance, est un passionné des mots, et de rencontres humaines. Son humour caustique chaleureux, ont marqué la scène folk de notre pays, et avec sa chanson « Le blues de la poisse » on dit de lui qu’il a inventé le blues français. Aujourd’hui Roger vit aux Etats Unis, il continue d’écrire des chansons, joue du piano, dirige deux chœurs d’enfants et continue sa quête perpétuelle de la note « bleue ».

Rencontre avec un artiste essentiel de l’histoire de la musique folk en France

 

Comment est-ce que la musique est entrée dans ta vie ?

Je suis un gosse de l’armée, je n’ai vécu que trois jours dans la ville où je suis né et je ne me suis jamais arrêté de voyager. Si les racines viennent de là où tu vis, je n’en avais pas de bien définies. Avec mes parents nous étions une famille tout à fait normale. Dans chaque endroit ou nous avons vécu, ma mère apprenait des chansons de ces lieus, elle les chantait dans la voiture pendant les voyages. Je me souviens des chansons qu’elle chantait, en japonais, en allemand, en espagnol, en russe, en français, et en anglais américain, et elle jouait également de l’accordéon. J’ai suivi des cours de piano à l’école, j’ai appris le violon, la trompette et le cor, et je chantais dans le chœur. J’avais abandonné la fac, et je ne savais pas du tout quoi faire de ma vie. Un jour, il m’est venu l’idée que je devais choisir une profession qui me plaisait. La musique était la seule chose dont j’étais certain. Je jouais de la guitare et chantais depuis mes douze ans. Je suis allé au Conservatoire municipal du 13éme arrondissement à Paris où j’ai appris le solfège français. J’y ai pris des cours d’orgue avec André Isoir. Des années plus tard, j’ai découvert qu’il y avait plusieurs générations de musiciens dans la famille de ma mère. Sans le savoir, il semble que j’ai continué ce qui se faisait avant.

Quand est-ce que tu es arrivé en France, et pourquoi ?

J’avais 19 ans quand je suis arrivé en France en août 1964 à bord d’un vaisseau hollandais d’étudiants, le Grote Beer, où j’ai obtenu passage gratuit en échange de prendre en charge le journal de bord du bateau. J’avais vécu la plupart de ma vie hors des Etats-Unis, et quand j’y suis retourné pour aller à la fac dans le Rhode Island je ne suis pas arrivé pas à me faire à la vie américaine. C’était le début turbulent des années 60. Kennedy avait était assassiné et il y avait des émeutes raciales dans plusieurs villes américaines. J’ai décidé que je voulais partir et vivre en France. J’admirais l’écrivain bilingue Samuel Beckett et je voulais me lancer à écrire des pièces pour le théâtre. J’ai dit à mes parents et à mon université que je ne passerais qu’une année à l’étranger, et j’y suis resté 32 ans.

Comment vivais-tu en France en cette période ? Je travaillais la nuit à l’American College à Paris, et j’ai eu un drôle de job à l’ambassade américaine. Cela m’a fait vivre jusque dans les années 1967.

 

Peux-tu nous raconter l’histoire du Blues de la Poisse ?

Un journaliste bien connu a écrit dans une revue musicale française, qu’il n’était pas possible de faire un blues parlant, parce que la langue française n’avait pas de rythme. J’ai pris cela comme un challenge. Dans un livre de Woody Guthrie, Pete Seeger, et Alan Lomax (Hard Hitting Songs for Hard-Hit People), la première chanson était un blues parlant qui s’appelait « Arkansas Hard Luck Blues ». C’était par un chanteur peu connu nommé Lonnie Glossom (Perfect Records, Matrix C 1543-1). J’ai traduit, adapté, et retravaillé la chanson en français, utilisant des références familières à tout le monde de l’époque. « J’ai donné pour le SNCF, l’ORTF, la TVA, le RATP, le TMS, le SOS, et le SVP ». Une bande de copains passée chez moi dans le 13éme arrondissement, on s’est tous assis dans un cercle sur le sol de la cuisine, et nous avons terminé les dernières touches de cette chanson qui est devenue un succès. Quand je chantais au TMS ou d’autres boîtes à folk de l’époque, la force de la réaction de l’audience était étonnante. Et d’une certaine façon, la chanson commençait à s’imposer. On m’a demandé de faire la première partie de Pete Seeger, et de Robert Charlebois à l’Olympia, et une soirée avec Catherine Sauvage à Bobino. Philippe Bouvard m’a invité à la chanter pour son « Samedi Soir chez Maxim ». Je vivais dans l’arrière d’un bus Volkswagen, et, avec mes cheveux longs, ils n’ont pas voulu mes laisser entrer jusqu’à ce que j’insiste en précisant que je faisais partie du show! Le lendemain matin un policier m’a arrêté dans la rue pour me dire combien il avait apprécié ma chanson.

Est-ce que cette chanson a changé ta vie ?

Eh bien, obtenir une idée de la gloire, parce que tu chantes ta malchance était une situation très intéressante à connaître. Pendant des années j’ai porté « La Poisse » comme un panneau d’affichage. Un jour pendant que je travaillais avec Michel Bonnecarrère et le groupe Ophiucus à Fontainebleau, une gitane d’un camp d’à côté est venue me lire les lignes de la main. Alors, elle a signalé que si j’avais de la poisse dans ma vie, c’était parce que je le voulais! Je ne chante pas cette chanson beaucoup maintenant. C’est toujours une bonne chanson, mais quand il m’arrive de la chanter, je suis attentif de ne pas oublier que c’est l’histoire de quelqu’un d’autre.

Avec cette chanson, le critique musical, Michel Perez, a écrit: « Ce n’est pas exagéré de dire que l’humour de Mason a amené une vie nouvelle à la chanson française ». Quelqu’un d’autre a écrit que tu as “inventé le French blues”. Quel est ton sentiment ?

Eh bien, aucun musicien n’a jamais vraiment complètement inventé quoi que ce soit. Tout ce que l’on peut faire est de le transmettre. Des musiciens reçoivent leurs inspirations de différents endroits, de Dieu, de la nature, d’autres musiciens, de leurs ancêtres… On ne fait que le transmettre. Nathan Abshire, un chanteur et accordéoniste cajun illettré, a fait une grande chanson dans sa tête qu’il appelait le « French Blues ». Alan Lomax a enregistré Jesse Stafford en 1934 chantant un autre French Blues complètement différent. Qui a inventé le French Blues ? Ils feraient peut-être mieux de se demander qui a fait du bon boulot, et de le transmettre plus loin ? Mais autre chose me vient à l’esprit, le blues parle d’un homme (ou d’une femme) avec un mal de vivre, mais pour chanter le blues, tu dois être prêt à admettre tes faiblesses et tes troubles, ce n ‘est pas pour autant qu’il faut se vautrer dans ses malheurs. Il y des chanteurs qui ont du mal à admettre leurs faiblesses, surtout dans quelque chose d’aussi publique qu’une chanson. Pour un bluesman, la faiblesse n’est pas quelque chose à cacher, c’est un sentiment contre lequel il faut se blinder. Chanter le blues dans n’importe quelle langue est une bonne thérapie, parce que c’est une façon de chanter à travers tes problèmes.

Te rappelles-tu de ton premier rencontre avec Pete Seeger ?

J’ai fait sa première partie à l’Olympia, mais je n’ai pas eu la chance de parler avec lui. Des années plus tard j’ai téléphoné a son manager à New York et j’ai demandé s’il pouvait m’organiser un rendez-vous. Je suis allé au Beacon et j’ai passé une bonne partie de la journée avec Pete, qui en ce moment travaillait sur le Woody Guthrie. Le Woody Guthrie était une plus petite version du sloop Clearwater qui était soutenu par Pete pour nettoyer la rivière Hudson avec des concerts-bénéfices dans chaque port. J’ai eu le privilège de connaître sa générosité, son hospitalité et sa sagesse, même si ce ne fut qu’une journée.

Roger Mason et Claude Alvarez Peireire (1980 à Videcosville (50) en concert au Dulcimer (boîte à chansons)

Tu étais l’un des précurseurs de la musique cajun en France. Comment as-tu fait cette découverte ?

En 1968, je me souviens d’avoir trouvé un LP sur le label Arhoolie à la bibliothèque de l’American Cultural Center dans la rue Dragon. Ce LP était de Nathan Abshire et ses Pine Grove Boys. Ils chantaient le « Pine Grove Blues », une adaptation dansante française de la ballade appalachienne Black Girl. Ayant écrit le Blues de la Poisse, et ayant été un fan de la tournée européenne des bluesmen américains de Lippman et Rau, et comme j’étais pas mal assimilé au style de vie française, le fait de trouver quelqu’un qui chantait le blues en français était une expérience qui a attiré mon attention. Je travaillé à l’époque au Musée des Arts et Traditions Populaires et j’ai réussi à me faire financer une mission du C.N.R.S. pour aller faire des enregistrements en Louisiane. Et ainsi, en 1970, j’ai enregistré Alma Barthelemy, Isom Fontenot, Nathan Abshire, Marc Savoy, Walter Mouton, Clifton et Cleveland Chenier, les frères Balfa, et beaucoup d’autres moins bien connus. Je n’étais retourné en France au mois d’août pour le Festival Folk de Lambesc et peu de temps après, avec Christian Leroi-Gourhan, Daniel Benhaim, et Croqui, nous avons démarré (de sorte) un groupe cajun, le Grandmère Funibus Folk. Mais, n’oublions pas que Dominique Maroutian et Serge Kerval chantaient déjà quelques chansons Cajun. Une petite histoire, je suis allé à l’usine Hohner dans la Forêt Noire en Allemagne pour acheter un accordéon cajun diatonique. J’en ai trouvé au tarif époustouflant de 150 francs (env. 30 euros aujourd’hui). Ils étaient surpris de mon intérêt pour un accordéon diatonique car il était tombé dans l’oubli depuis la Seconde Guerre Mondiale. Ils m’ont dit que le seul endroit ou Hohner vendait cet instrument était à Madagascar. Les ventes là-bas étaient toujours importantes, car chaque année ils avaient sur l’île une cérémonie par laquelle ils brûlaient toutes les vieilleries des villages, y compris les accordéons. Alors, Hohner avait une demande en continue pour ces instruments.

Peux tu nous parler des frères Balfa ?

Je pourrais parler des Balfas pendant des heures. Pour faire court, laisses-moi te donner la ligne officielle: Dewey, Will, et Rodney sont devenus les ambassadeurs de la musique cajun et l’ont conduit à la respectabilité. Les francophones en Louisiane cajun étaient dédaignés, et appelés “coonasses”. Les Balfas ont changé cette image en jouant leur musique aux festivals aux USA et en France. J’ai organisé, avec Michel Salou et Bernard Mounier, une tournée de 5 semaines pour les Balfas en 1975. Cette tournée était une importante étape pour ramener la musique cajun dans l’hexagone et a ajouté de l’estime aux musiciens cajuns en Louisiane. Les Balfas sont devenus des héros culturels dans leur état de Louisiane où leur nom est plutôt du langage courant.

Roger Mason 1982 en Normandie

Quel est ton point de vue à propos de la musique folk en Europe et aux Etats-Unis ?

La musique folk est un processus et non un produit. Peu importe la tradition musicale, elle a de la valeur que si elle n’est pas seulement préservée mais aussi retransmise a un public moderne. Bien sûr, il y a des différences de point de vue en ce qui concerne ce qui est valable. Il n’y a que le temps qui dira ce qui vaut la peine ou pas. Il y a des gens qui ont critiqué la mort du folk depuis des centaines d’années. Quand il y a des raconteurs d’histoires qui mettent des mots à la musique et gardent les valeurs de leurs communautés, la musique folk est bien vivante. Il n’y a pas besoin d’une popularité industrielle pour que survive la musique folk. La musique de ta famille, la musique de ta ville, la musique de ta région, la musique dans ta langue, la musique de ton école, et si tu veux que la musique aide dans la lutte à sauver la planète, pour la justice et l’égalité, et bien tant mieux.

www.rogermasonmusic.com