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Des mondes de musiques

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Roland Becker

Le Sœurs Goadec, Joseph Mahé, Olivier Perrin… Offrir de belles choses

Dominique Le Guichaoua

Au terme de sept années d’enquêtes sur les bases d’une immense documentation empilée au fil d’un parcours semi séculaire dans les strates de la musique bretonne, Roland Becker publie simultanément deux ouvrages aussi instructifs qu’essentiels, l’un consacré au légendaires Sœurs Goadec et le second, dédié à la musique bretonne aux confins du XVIIIème siècle sous forme de livret-CD mettant en parallèle l’œuvre de deux « antiquaires » Joseph Mahé, premier collecteur de musique paysanne et Olivier Perrin, premier peintre du milieu paysan, considéré comme le Bruegel breton.

Les Sœurs Goadec

Si loin du folklore !

« Je suis d’un naturel assez lent et j’aime beaucoup penser » confie volontiers Roland Becker comme pour justifier sa soif insatiable de documentation. Le contraire surprendrait de la part d’un des porteurs majeurs de la création bretonne qui, depuis ses premiers pas dans la musique, n’a eu de cesse de comprendre dans le détail, d’enquêter, d’analyser et d’interpréter la matière bretonne jusqu’à la transcender dans des projets spectaculaires découlant de ses connaissances et de la lecture d’innombrables publications attisée par un sens aigu de la curiosité.

Loin en amont

Ce qui apparaît dans la démarche de Roland Becker, c’est cette obstination à vouloir remonter le courant, à rechercher constamment au plus loin en amont les détails qui rendront au bout du compte son récit imparable. L’idée majeure du livre sur les Sœurs Goadec a consisté selon lui, à savoir qui elles étaient vraiment. Pour tendre le fil de l’histoire comme cela n’avait jamais été fait, il a fallu à l’auteur un temps infini et de nombreuses heures de voiture afin de rencontrer quelque 138 témoins dont il considère avoir été un peu l’élève. « J’ai rencontré des gens très différents, des voisins des Sœurs Goadec qui n’en n’avaient pas grand-chose à faire mais qui avaient cependant quantité de choses formidables à raconter. Parmi les artistes, Gabriel Yacoub, René Werneer, Dan ar Braz, Krismen, Denez Prigent (qui signe la préface du livre), Louise Ebrel, Youenn Sicard qui fut penn soner du Bagad Bleimor, Yann Goasdoué, se livrent parmi d’autres à côté de militants bretons des années 70 et de nombreuses autres personnes qui ont volontiers contribué à l’enquête chacun dans son esprit, chacun dans son époque. Initiatrice des deux Festival Pop Celtique de Keltalg à Moëlan Sur Mer communément appelés «Woodstock breton» tant l’événement américain influença fortement deux éditions en 1972 et 1973, Gwenn Le Goarnig qui organisa la venue des Sœurs Goadec à Paris (La Mutualité, Bobino, etc…) apparaît comme témoin central d’incroyables moments de liesse qui se terminèrent hélas de façon pour le moins douloureuse lors de la parution du disque enregistré à Bobino. Un sacrilège pour les trois femmes, heurtées dans leur intimité que de se voir représentées sur la couverture en accoucheuses de la nouvelle Bretagne dans une peinture de Katell Le Goarnic. La plaie ne se referma jamais. Les anecdotes ne manquent pas de la part de ceux qui eurent le privilège d’assister aux concerts des Sœurs Goadec dans le music hall de Montparnasse. «Elles étaient sur scène comme on chante à Carhaix. Le premier soir Tasie a sorti de sa poche un grand mouchoir et l’a utilisé juste devant le micro. Tout le monde a rigolé. Le lendemain l’organisateur lui a demandé de refaire le numéro. Les trois femmes se sont fâchées signifiant qu’elles n’étaient pas de chiens de cirque. » Natures, lucides avec leur humour et leur franc parler, elles savaient pertinemment ce qu’elles disaient. Tout sauf des Bécassines !

Roland Becker avait douze ans en 1969 quand il vit les Sœurs Goadec pour la première fois. C’était aux Fêtes de Cornouaille à Quimper lors de sa première grande sortie avec le bagad d’Auray. «Elles accompagnaient le cercle celtique de Carhaix sur la grande scène de l’Abadenn veur. Je n’étais pas bretonnant, je savais à peine ce qu’était une gavotte, je ne comprenais pas ce qu’elles disaient, je n’avais jamais entendu ce rythme là mais ce qui m’a interpellé c’est le son. On aurait dit des bombardes, des voix bien fermées, bien compactes. Nous nous sommes vus par la suite plusieurs fois au milieu des années 70 dans les festoù noz où j’ai commencé à leur parler.»

S’il a adoré relater cette période faste où les Sœurs Goadec devinrent des figures populaires, Roland Becker dit s’être beaucoup passionné par tout ce qui a précédé «l’éclosion iconique ».

Roland Becker - Photo DR

Ils parlaient le breton à Nantes.

Une recherche généalogique conséquente apporte un précieux éclairage sur l’histoire de la famille. Le grand père des Sœurs Goadec est né en 1835 au Moustoir près de Carhaix. Il s’est marié en 1860. Comme beaucoup de journaliers il est parti travailler ailleurs pour nourrir sa famille nombreuse. A Brest, le couple et les enfants vivent dans le quartier de Lambézellec au milieu de trois mille bretonnants venus également des terres. Deux ans plus tard, les Goadec rejoignent le quartier Ste Anne à Nantes peuplé lui aussi d’un nombre considérable de bretonnants. Il y règne une vie de misère et de deuil sous l’œil dédaigneux de la bourgeoisie nantaise qui semblent avoir bien peu de considération envers les Bas-bretons, «pauvres, ignorants, mal vêtus, sales et souvent adonnés à des vices grossiers ». Le couple a eu six enfants et la maman est morte juste après la naissance du dernier. Le père s’est remarié mais est décédé rapidement laissant orphelins deux garçons que la famille du Centre Bretagne a récupérés. L’un d’entre eux, Jean-Louis, fermier et sacristain, va devenir le père de Sœurs Goadec. Son épouse Marie-Yvonne connaîtra quatorze grossesses mais le couple qui, dès la fin de la guerre de 14, tient un café-tabac à Treffrin ne conservera que douze enfants.

Un heureux concours de circonstances

C’est dans ce contexte campagnard empreint de pratique religieuse et d’ambiance forte de bistrot où deux des filles de la maison, Maïvon et Louiz devenues cabaretières, chantent derrière leur comptoir que prendra corps de manière quasi accidentelle le mythe improbable des Sœurs Goadec. Tous les ans, le dernier dimanche d’août, se tient à Treffrin le pardon de St Louis avec sa messe, ses confiseries, ses boutiques de toutes sortes, ses vêpres suivies d’un bal comme un peu partout en Bretagne. Ce dimanche 26 août 1956, le bistrotier Jean Marie Treussard est catastrophé en apprenant que Louilh ar blon, l’accordéoniste attitré ne viendra pas animer les danses du pardon car cloué au fond de son lit, sans doute pour être rentré tard et éméché du bal de la veille. Voulant sauver la fête, Treussard fend la foule pour essayer de trouver l’une des sœurs Goadec. Il repère Tasie a qui il fait part de son embarras. « Je t’ai déjà entendu chanter avec une de tes sœurs après les battages. Est-ce que tu pourrais venir me dépanner ? » Prise au dépourvu, Tasie lui répond qu’elles n’ont jamais chanté devant des gens qu’elles ne connaissent pas mais devant l’insistance elles finissent par accepter pour, disent-elles, « rendre service ». Ce jour là tout le monde trouve cela fabuleux. Elles chantent la gavotte, la danse du mouchoir… qu’elles ne connaissent finalement pas plus que ça car ce qu’elles ont surtout appris ce sont des cantiques avec leur père et des gwerz avec leur mère et leurs tantes dans le monde des couturières qui allaient de ferme en ferme. C’est dans ce contexte de patrimoine ancien qu’elles se sont probablement imprégnées des subtilités du breton.

Créateur du cercle celtique et du bagad de Carhaix, Albert Trividic était dans l’assistance ce fameux jour de pardon. A peine Tanon et Tasie sont-elles descendues de l’estrade qu’il leur demande de venir chanter pour le cercle car les sonneurs sont souvent ivres au moment de jouer. Elles acceptent et apprécient car cela leur offre l’occasion de belles sorties d’autant que, compte tenu de leur âge, elles sont maintenant disponibles. Eugénie, la maman de Louise Ebrel ne rejoindra ses deux sœurs qu’en 1960 à l’occasion du déplacement du cercle celtique, du bagad Bleimor et du bagad d’Auray à la grande fête des bretons à Poissy. Quelques semaines auparavant, un jeune étudiant, Donatien Laurent, apprend que le cercle de Carhaix est accompagné de super chanteuses. Celui-ci demande à les enregistrer. La séance se déroulera dans le hall de la mairie de Poissy. Subjugué, renversé, le brillant chercheur qu’il deviendra retournera par la suite de très nombreuses fois voir les Sœurs Goadec chez elles. Ses archives renferment les trésors vocaux de ces trois femmes au destin extraordinaire qui alimentent toujours les pensées d’ interprètes de la génération actuelle comme Annie Ebrel qui relève qu’ «Une même fratrie, qui chante d’une seule voix , le même breton, menée par une cheffe incontestée, c’est une abnégation inconcevable dans notre société moderne » ou encore Krismen qui constate que« Leur secret repose sur la rythmique et l’articulation de la langue bretonne qu’elles maîtrisent totalement. »

Au zénith

La suite de l’histoire est bien connue. Les Sœurs Goadec se produiront un nombre incalculable de fois à travers la Bretagne où leur notoriété explose. Elles seront très médiatisées suite à leurs passages à Kertalg, Bobino, La Mutualité, Le Bourdon. La télévision les filme, la firme Mouez Breiz les enregistre, Alan Stivell également, Barclay les diffuse et le cinéma fait appel à elles dans « Vos gueules les mouettes » dont les branquignoleries se solderont par quelques réactions peu amènes à leur égard. Figures d’une certaine tradition sensibles à la modernité? Détachées du folklore ? Roland Becker compare les enquêtes menées pour ce livre aux collectages qu’il effectua tout jeune dans le pays d’Auray. «J’allais dans les fermes enregistrer des personnes nées au XIXème. J’ai retrouvé dans les Sœurs Goadec la même histoire, celle de gens qui chantaient comme tout le monde. Voilà pourquoi il est sans doute un peu hasardeux de parler de chanteuses mythiques. Je préfère interroger sur les raisons qui ont constitué ce bel exemple de trois femmes ayant traversé le siècle dans une période ou chanter en breton passait de mode ou était assimilé à des heures troubles de la guerre. »   Le livre de Roland Becker est d’une extrême richesse. Son enquête regorge de surprises et l’on ne peut qu’être admiratif d’un travail aussi méticuleux dans la recherche d’éléments et de citations. Trois cent et quelques pages qui nous emmènent passionnément vers le beau, vers le vrai. Une exhortation aux praticiens d’aujourd’hui à s’intéresser de près à de réels fondements.

Musique bretonne aux confins du 18ème siècle

Au paradis des antiquaires

C’est dans un même esprit de recherche que Roland Becker s’est attelé à la réalisation d’un album dans le prolongement d’un livre paru en 2017, consacré à Joseph Mahé, le premier collecteur de musique populaire de Haute et de Basse Bretagne. (1) Incité par des proches à enregistrer la musique du fameux manuscrit que Pierre Guillet, co-fondateur du bagad des cheminots d’Auray lui confia « silencieusement en se comprenant » à l’âge de 16 ans, Roland Becker n’entendait pas se contenter d’un énième disque de musique bretonne sans création ni composition. « Il me fallait trouver un angle historico-musical  permettant d’évoquer de nouvelles choses ». Sous le vocable « Musique bretonne aux confins du 18ème siècle » qu’il a découvert par hasard, l’auteur rêvait depuis longtemps d’un livret luxueux avec de belles images et de belles gravures. Le voici donc mettant en parallèle deux personnages qui tombaient à point nommé : Joseph Mahé, le premier collecteur de musique paysanne en Bretagne et Olivier Perrin, le premier peintre breton du monde paysan. Ni l’un ni l’autre ne se sont probablement jamais rencontrés bien que quelques mois seulement les séparent. L’érudit morbihannais est né en 1760 et le Bruegel breton en 1761. Le premier est décédé en 1831 et le second en 1832. Quelle belle entreprise dès lors que d’associer l’image sonore de l’un à l’inventaire pictural de l’autre dans un livret de 92 pages à l’intérieur duquel Roland Becker retrace un petit historique de la musique bretonne antérieur à l’existence des deux personnages. « Fin 17ème, l’élite bretonne constituée notamment de noblions de campagne, a perdu pied par rapport à la dite culture bretonne. On s’est mis à aller à Versaille, à construire de petits châteaux, à se donner une impression de courtisans. Dans cette période où Louis XIV se marie (1660) et que naît la Compagnie des Indes (1666) le breton a été un peu oublié devenant progressivement la langue des paysans. De nombreux articles et publications traitent de cela dont les ouvrages de Gwenolé Le Menn très grand spécialiste de la matière bretonne et celtique. Tout l’art breton, la musique, le mobilier, le costume, l’architecture, a été réalisé par les paysans pour les paysans. Jusque là les bon seigneurs du patelin dansaient la ronde avec leurs gens mais par la suite ils on préféré le menuet abandonnant aux paysans leurs danses vulgaires critiquées d’ailleurs par l’église qui ne s’accommodait ni du biniou, ni des danses lascives. A la révolution, c’est une musique officielle d’apparat qui a eu les privilèges sous la forme d’orphéons qui ont exclu les sonneurs, les reléguant à faire danser dans les faubourgs. Aujourd’hui lorsque l’on pense tradition c’est bien de culture paysanne qu’il s’agit et la musique bretonne en est une composante. Bien des années plus tard, il s’est passé autre chose. Ce sont les petits fils de paysans, soixante-huitards, hippies, folkeux, pop qui ont réactivé cette musique qui n’est plus du tout celle des campagnes. Dans les 285 airs collectés par Joseph Mahé on retrouve des formes qui datent de près de trois cent ans et qui sont restées jusqu’à maintenant dans la tête des gens. Une époque où chants et danses étaient pratiqués de manière assez homogène par différentes classes riches et pauvres confondus. » 

Avec l’habileté d’un bon metteur en scène, Roland Becker fait se rencontrer de manière fictive et inédite deux «antiquaires». Il croise leur histoire dans le contexte du 18ème en invitant lecteurs et auditeurs à imaginer Joseph Mahé notant les airs qu’il entend chanter ou sonner tandis que, cent cinquante kilomètres plus loin, Olivier Perrin dessine des scènes campagnardes avec sonneurs et danseurs.

Le film sonore qui compose le disque réalisé sur un principe comparable à celui de « Jour de fête et fête de nuit » remarqué à sa sortie en 1995 par un juste assemblage de sons et de musique a fait appel à quelque soixante interprètes, sonneurs, chanteurs, musiciens, comédiens parmi lesquels les Kanerion et Kanerézed Pleugnier, des enfants de l’école bilingue St Bernadette de Muzillac, des joueurs de bombardes au timbre ancien, pleureurs, crieurs, bonimenteurs de foire, André Le Meut (sonneur et conseiller bretonnant) et bien sur Alan Leteneur (veuze, biniou…) et Jean-Félix Hautbois (tambours) qui composent le trio actuel de Roland Becker lequel a conduit son monde à interpréter des pièces extraites de diverses publications anciennes mises occasionnellement en comparaison avec des thèmes recensés par Mahé.

Un travail de bénédictin qui s’apprécie d’autant plus volontiers que l’on s’attarde, sans se soucier, du temps sur tous les détails de l’histoire.

 - Dastum/Presses universitaires de Rennes

- Hersart De La Villemarqué n’a publié le Barzah Breizh qu’en 1839

 

Le livre de Roland Becker : Les Soeurs Goadec est classé "À la folie" dans le classement 5planetes.