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Des mondes de musiques

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STEWBALL

L’histoire d’une chanson

Etienne Bours

Le fameux Stewball que Hughes Aufray a immortalisé dans sa chanson écrite par Pierre Delanoë est un cheval qui a une longue histoire dans la ballade anglo-saxonne. Ce qu’en ont fait Delanoë et Aufray est le procédé type qui fut appliqué par nombre de chanteurs français à diverses chansons venant des Etats-Unis. Aufray a été coutumier de cette pratique puisqu’il puisait ouvertement dans cette inspiration folk et skiffle venue en ligne droite de l’Amérique du Nord.

Il est d’ailleurs, il faut le reconnaître, l’un de ceux qui respecta le plus l’esprit de cette musique. Son parolier, par contre, n’a pas toujours été d’une finesse extrême et même Aufray semble enfin le reconnaître, surtout lorsqu’il aborde la question des traductions du répertoire de Dylan.

 

 

 

 Pierre Delanoë - (1918/2006) - Photo DR

Stewball est donc venu en France à partir des Etats-Unis. Encore faut-il savoir qu’il est arrivé en Amérique du Nord avec les immigrants irlandais.

On raconte en effet que vers 1790, une course de chevaux eut lieu à Kildare en Irlande et que l’on y vit courir un cheval blanc à taches alézanes  du nom de Skewbald appartenant à Sir Arthur Marvel (ou Marble) et une jument grise « Miss Portly », « Miss Griesel » ou « Miss Griselda », selon les versions, appartenant à Sir Ralph Gore. De toute évidence Skewbald l’emporta, ce qui eut pour effet de réjouir les compositeurs de ballades qui s’attelèrent à la tâche de façon à répandre la nouvelle. Une nouvelle qui réjouissait les Irlandais parce que le cheval qui gagna était d’origine modeste tandis que le perdant appartenait à un riche propriétaire. De plus, on considère qu’un cheval à robe de couleur unie autre que le noir mais tachetée de blanc ou de brun est impropre à la course. Le mot skewbald, en anglais, désigne ce type de cheval tacheté.

Martin Carthy, qui a interprété une version de la chanson, explique que, selon ses sources, un cheval de ce type serait venu des Etats-Unis pour courir en Irlande. D’après lui cela se passait en 1847. Le cheval gagne, contre toute attente. D’abord parce que les Irlandais considéraient que les chevaux américains étaient juste bons pour le cirque et ensuite parce que c’était un « skewbald », deux raisons pour qu’en principe un tel cheval ne gagne jamais.

Sans s’arrêter aux dates, nous pouvons retenir d’où vient le nom qui sera transformé en Stewball par la pratique populaire. Nous pouvons aussi retenir que dans l’histoire des courses irlandaises, un cheval de ce type a gagné et que ce fut une sorte de symbole de la victoire du faible sur le fort, du modeste sur le riche, symbole essentiel dans l’histoire de l’Irlande. Quant aux dates, on sait au moins qu’une version de la chanson a été publiée à Londres en 1822 et que la première version américaine fut publiée en 1829.

La chanson n’est guère beaucoup chantée en Irlande. Son principal défenseur est Andy Irvine qui en a réécrit les paroles, sous le titre « The plains of Kildare », tout en respectant l’histoire. Il l’a chantée seul, avec Paul Brady ou encore avec le groupe Patrick Street. Sa version a cependant laissé des traces, notamment dans le répertoire du groupe folk rock Tempest. L’Angleterre connaît quelques très belles versions, sous le titre « Skewbald », qui dérivent toutes de celle qui fut chantée par le chercheur et collecteur Albert Lloyd. On reste proche de la chanson irlandaise telle que chantée par Irvine et celui-ci cite d’ailleurs Lloyd autant que le chanteur dublinois Frank Harte parmi ses sources.

On y décrit les deux chevaux et leurs propriétaires ; on y parle des sommes pariées et de la folle course qui s’en suit. Les chevaux vont si vite qu’on pourrait penser qu’ils ne touchent pas le sol. Puis à mi course, Stewball et son cavalier se mettent à discuter et le cheval demande où en est la jument grise. Le cavalier lui répond qu’elle est un demi mile derrière eux. Ils gagnent donc rapidement et commandent force sherry et brandy qu’ils boivent ensemble à la santé de la jument. On notera cette allusion à l’alcool nécessaire pour arroser cette victoire. Il faut aussi relever le fait que l’autre cheval est, dans la plupart des versions, une jument grise, « grey mare ». Or, il existe un dicton populaire anglais qui dit : « the grey mare is the better horse » ; ce qui traduit littéralement en français voudrait dire que la jument grise est le meilleur cheval mais qui, métaphoriquement, correspond à notre « c’est la femme qui porte la culotte ». Quand on voit comment se termine cette chanson, on peut penser qu’il y a là aussi une connotation symbolique. Y aurait-il une revanche de l’homme sur la femme cachée sous cette histoire de course de chevaux ?

Skewbald ou the Plains of Kildare est ensuite passé outre Atlantique où son chemin s’est littéralement divisé en plusieurs voies parallèles dont trois au moins sont très nettes.

 

La première est le chemin qu’a suivi le chant dans les communautés afro-américaines qui ont du le capter sur les plantations du sud et qui l’ont utilisé à leur manière comme chant de travail. Curieusement Stewball est devenu un chant à réponses lancé par un leader et repris par un chœur sur un rythme scandé qui permet l’accompagnement d’un travail à la houe ou à la hache. John Lomax, son fils Alan, Harry Oster et Dave Evans en ont enregistré différentes versions dans les pénitenciers du sud des Etats-Unis, soit en Louisiane, au Mississippi, au Texas et au Tennessee. Les Lomax qui en ont publié une version dans leur livre « American ballads and folk songs » expliquent que c’est la plus répandue des « chain-gang songs » de ces états. Il semble en effet que les prisonniers enchaînés pour le travail en groupe aimaient particulièrement chanter une histoire de course de chevaux et de duel entre Stewball et une jument grise. Ces versions diffèrent d’un enregistrement à l’autre mais on y retrouve ici et là quelques éléments essentiels. D’abord l’envie de parier et de gagner, de devenir libre avec cet argent. Ensuite on retrouve déjà souvent l’idée que tous parient sur un autre cheval, en général la jument grise ou un cheval blanc appelé Molly, mais pas sur Stewball.

« You could win you lots of money

on that noble grey mare »

Il y est pourtant dit que Stewball a souvent, si pas toujours, gagné. Mais on parie sur l’autre et c’est évidemment Stewball qui gagne. On voit aussi apparaître une allusion à la mort de Stewball, mais après sa victoire. On dit également qu’il pourrait trébucher. On nous parle souvent, dans ces versions, d’un Stewball blanc que l’on aurait peint en rouge ! Enfin, pour la première fois, comme le montre l’un des textes relevés par les Lomax, on dit que Stewball ne buvait jamais d’eau mais toujours du vin ! Autant d’éléments qui nous montrent une symbolique riche, fréquente dans la ballade populaire véhiculée et donc transformée par la tradition orale. Chacun y ajoute ses références.

Des prisons du Sud, la ballade a fait son chemin dans le répertoire de quelques bluesmen. Leadbelly le chantait avec Woody Guthrie, Sonny Terry et Cisco Houston, tandis que Memphis Slim et Willie Dixon se partageaient une autre belle version. Il y est dit que Stewball est un cheval noir et aveugle. Et c’est ici aussi qu’arrive cette magnifique image disant qu’il courrait si vite que son ombre restait loin derrière lui. C’est à croire que le dessinateur Morris avait entendu cette chanson avant de dire que Lucky Luke est le seul qui tire plus vite que son ombre. Ces versions disent qu’il faut miser sur Stewball et qu’on pourrait gagner. C’est ici aussi qu’on voit la jument, ou Molly, trébucher et chuter, laissant Stewball gagner.

Woody Guthrie adapte d’ailleurs sa propre version qui devient une sorte de condensé intelligent de la ballade irlandaise et du chant de travail afro-américain. Cette version servira sans aucun doute de charnière dans l’étape suivante des aventures de Stewball aux Etats-Unis.

En effet, si la chanson a fait un sacré bout de chemin dans les communautés noires, elle a évolué parallèlement dans celles des émigrants venus d’Europe et des personnages clés comme Leadbelly et Woody Guthrie ont, une fois de plus, fait les liens entre les uns et les autres. Du côté « blanc », on sent encore l’influence du chant des plantations ou des prisons dans l’interprétation de chanteurs comme les Weavers ou Robert Earl Keen Junior.

Si l’on observe ce qui se passe en Grande Bretagne, on voit d’ailleurs que le chanteur anglais qui surfa sur la vague skiffle, Lonnie Donegan, donne une version très noire de Stewball. Quand on sait l’influence qu’exerça sur lui le grand Leadbelly, on comprend ce choix. Alors que Joan Baez interprète une superbe version qui est beaucoup plus proche de celle de Woody Guthrie et des origines irlandaises.

 

Mais à l’époque où le folk passe sur le devant de la scène grâce à quelques groupes qui le commercialisent avec une certaine bonhomie, on découvre une sorte de version un peu hybride qui emprunte divers éléments aux versions précédentes. C’est l’œuvre intelligente de quelques paroliers qui ont compris le parti que l’on pouvait tirer de la tradition lorsqu’on osait simplement la réécrire un tant soit peu.

Ralph Rinzler, Bob Yellin et John Herald, trois membres du groupe de bluegrass The Greenbriar boys signent un texte qui sera repris par les Hollies en Angleterre, Peter Paul & Mary aux USA, le trio Mitchell aux USA également et finalement Joan Baez qui tout en créditant les trois auteurs en chante quand même une version plus élaborée et plus complète. Mais les trois comparses avaient signé une version sympathique qui commençait avec cette fameuse phrase :

« Old Stewball was a racehorse

and I wished he was mine

he never drank water

he always drank wine »

Une fois de plus, c’est lui qui gagne et le narrateur se lamente parce qu’il a parié sur la jument grise et sur un cheval bai.

 

Enfin, il existe une troisième voie prise par cette ballade aux USA et qui semble avoir fait son chemin dans la musique bluegrass d’abord. On l’attribue souvent à Bill Monroe, le père de ce genre très typé de la musique country. Il raconte, sous le titre « Molly and Tenbrooks » l’histoire d’une course de quatre miles qui se donnait à Louisville dans le Kentucky. Molly et Tenbrooks sont deux chevaux en compétition. Molly va courir vite en plein soleil et gagnera mais la pauvre jument va mourir juste après la course. Ce « personnage » de Molly apparaissait déjà dans certaines versions afro-américaines et l’on peut penser qu’elle est la jument grise. Mais certains diront sans doute qu’elle est plutôt Stewball. Pourtant Stewball ne meurt pas et ne tombe que rarement dans la plupart des versions. Au contraire, c’est lui le cheval qui gagne, même si personne ne parie sur lui.

On se demande d’ailleurs pourquoi la version d’Hughes Aufray a inversé les rôles au point de faire de Stewball un martyre alors qu’il était un symbole de revanche sociale ! Il manque, hélas, à sa version une dimension historique que toute l’histoire de la chanson traditionnelle anglo-saxonne semble pourtant vouloir crier, du moins entre les lignes. Par contre Aufray a conservé une dimension populaire, il a fait du cheval celui qui pouvait aider une famille manifestement pauvre.

Certes l’histoire est alors plus anecdotique et moins empreinte du vécu de l’une ou l’autre communauté précise. Mais c’est normal dans la mesure où ce procédé logique et dynamique qui consiste à donner une nouvelle vie à une chanson ancienne peut à terme, comme c’est le cas ici, faire sortir cette ballade de son milieu pour la proposer à un tout autre public. Le jeu de la traduction et du passage de la tradition anglo-saxonne à la chanson française, même folk, conduit inévitablement à ce genre de transformation profonde du sens. Ce qui est dommage c’est que lorsque André Manoukian, Bertrand Dicale et Hughes Aufray lui-même parlent de la chanson dans une émission « people » à la TV, aucun ne semble connaître la vraie histoire de cette chanson.

Aufray se souvient l’avoir entendue et apprise de Peter, Paul & Mary et Dicale se contente de dire que le chanteur français, n’étant guère satisfait des paroles anglaises, a demandé à Pierre Delanoë de lui écrire une autre version. Laquelle aura fait pleurer des générations… sans jamais savoir d’où venait cette belle histoire.

 

STEWBALL : Discographie conseillée.

  1. « Plains of Kildare » par Andy Irvine & Paul Brady, Irlande

(Mulligan LUNCD008) (Traditionnel, Irvine)  4’16

  1. « Skewball » par Albert Lloyd, Grande Bretagne

(Fellside Recordings FECD98) (Traditionnel, Lloyd) 2’24

  1. « Skewbald » par Martin Carthy, Grande Bretagne

(Topic TSCD418) (Traditionnel, Carthy) 3’40

  1. « Skewball » par Steeleye Span, Grande Bretagne

(Crest CD009) (Traditionel, Steeleye Span) 3’30

  1. « Skewball » par Dave Burland, Grande Bretagne

(Fat Cat Records FATCD004) (Traditionnel, Burland) 3’20

  1. « Stewball » par Ed Lewis & prisoners, USA

Lambert State Penitentiary, Mississippi, 1959

(Rounder CD1703) (Traditionnel)  3’24

  1. « Stewball » par Rev. Rogers, Big Louisiana & Jose Smith, USA

Louisiana State Penitentiary, Angola, 1959

(Arhoolie 448) (Traditionnel)  2’25

  1. « Stewball » par Leadbelly, USA

(Déjà Vu DVRECD39) (Traditionnel, Leadbelly)  2’24

  1. « Stewball » par Memphis Slim & Willie Dixon, USA

(Putumayo PUT 196-2) (B. Broonzy, C. Segar)  3’34

  1. « Stewball » par the Weavers, USA

(Vanguard VMD79075) (Traditionnel, The Weavers)  2’15

  1. « Stewball » par Tarbox Ramblers, USA

(Rounder 9051) (Traditionnel, Tarbox Ramblers)  2’43

  1. « Stewball » par Woody Guthrie, USA

(Smithsonian Folkways SFWCD40103) (Traditionnel, Guthrie)  3’26

  1. « Stewball » par Peter, Paul & Mary, USA

(Warner Brothers 7599-26224-2) (Mezzetti, Stookey, Okun,

Travers)   3’12

  1. « Stewball » par The Mitchell trio, USA

(Collector’s Choice Music CCM-372-2) (Herald)  2’48

  1. « Stewball » par The Hollies, Grande Bretagne

(EMI Japon TOCP-7544) ( Yellin, Rinzler, Herald)  3’05

  1. « Stewball » par Joan Baez, USA

(A&M Records 396506-2) (Yellin, Rinzler, Herald)  4’34

  1. « Stewball » par Lonnie Donegan, Grande Bretagne

(Kaz Records KAZCD21) (Donegan)  2’14

  1. « Molly & Tenbrooks » par The Stanley Brothers, USA

(Proper Records P1216) (B. Monroe)  2’22

  1. « Molly & Tenbrooks » par Steve Gillette, USA

(Vanguard VMD79251) (S. Gillette, L. Albertano)  3’45

  1. « Molly and Tenbrooks » par Bill Monroe, USA

(MCA Records MCAD-42286) (B. Monroe)  2’15

  1. « Molly and Tenbrooks » par Lesley Schatz, USA

(Bear Family Records BCD15513) (L. Schatz)  4’22

  1. « Molly and Tenbrooks » par Ian & Sylvia, Canada

(Vanguard 4VCD 196/99) (S. Gillette, L. Albertano)  3’26

  1. « Stewball » par « 22 » et un groupe de prisonniers, USA

Parchman Farm, Mississippi, 1947

(Rounder CD1715) (Traditionnel)  1’30

  1. « Stewball » par Robert Earl Keen, JR., USA

(Sugar Hill SH-CD-1024) (Traditionnel, R.E. Keen)  2’38

  1. « Stewball and the Monaghan grey mare » par Patrick Street, Irlande

(Green Linnet records GLCD1194) (A. Irvine) 4’09

 

Quelques Bonus :