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Des mondes de musiques

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6 cordes ou plus !

Vous avez dit « guitare » ?

Etienne Bours

À Douarnenez, début juillet, la petite chapelle Saint-Michel sur le Port Rhu a rassemblé quelques poignées d’amateurs attentifs pour un concert de Soïg Siberil. En solo : l’homme, sa guitare et sa verve communicative.

Il parle, il raconte, il joue, il partage, il s’amuse et il nous réjouit. Généreusement et musicalement. Il fait chaud dehors mais on est là comme à une veillée au coin du feu. Soïg nous dit l’origine des titres qu’il joue, entre anecdotes amusantes et fond historique, entre récits de rencontres et trajets de la tradition à la composition. Ici ou là, il joue adroitement des pieds pour actionner ces petites machines chères aux guitaristes (et à beaucoup d’autres aussi maintenant), créant quelques boucles qui nous donnent l’impression d’avoir six Beril pour le prix d’un (fallait que je la place, bêtement). Heureusement, il n’en rajoute guère trop ; un seul guitariste de cette trempe nous suffit et son jeu est savoureux, fin, subtil, sans jamais perdre la moindre énergie. Un plaisir d’une heure et demi.

 

Soïg Siberil à Douarnenez - Photo Christine Breuls

Nous sommes en 2018 et ce concert a réveillé en moi l’extraordinaire histoire de la guitare dans ces musiques que l’on dit folk ou « traditionnelles ». Vaste programme qui fit couler pas mal d’encre et suscita diverses prises de position éventuellement ornementées de riches invectives. Je n’ai jamais oublié une interview de Paddy Moloney par Jacques Vassal dans Rock’n’Folk. Le leader des Chieftains expliquait que la guitare n’était pas un instrument adapté aux finesses et aux subtilités de la musique traditionnelle irlandaise. Certains de ses camarades de la même génération étaient plus cinglants et fustigeaient l’instrument étranger à la tradition. On ne va pas se lancer dans un déploiement historique des cheminements de cet instrument à travers le monde et ses modes musicales. Il est évident que la guitare arriva massivement avec le skiffle (ils sont très nombreux à citer ce mouvement, depuis Sir Paul McCartney jusque Billy Bragg), le blues, le rock et le mouvement folk américain. On a soudainement connu ce que j’ai tendance à appeler la génération guitare qui, dans les années 60, voulait absolument gratter la chose. Moloney n’a pas tardé à virer sa cuti, allant jusqu’à pousser son groupe dans des aventures américaines dont le grand Ry Cooder fut parfois un comparse intelligent. D’autres campent sur leur position et vouent les six et douze cordes aux gémonies. Qu’elles brûlent donc en enfer. Et pourtant rien n’empêcha le raz-de-marée. La guitare déferla sur le monde aux mains de musiciens fort peu manchots. On se mit d’ailleurs à baptiser celle à cordes métalliques « guitare folk » tant elle fut assimilée au mouvement initié à New York par une armada de folk singers armés d’une six cordes, voire d’une douze dans quelques cas souvent emblématiques.

Dans l’excellent film qu’il consacra à Alan Lomax (Lomax, the songhunter), le réalisateur hollandais Rogier Kappers s’en va en divers pays à la recherche de ceux qui auraient rencontré l’homme et sa machine à enregistrer. Et le voilà en Ecosse chez Jack Mearns, fils de John Mearns enregistré par Lomax au début des années 50. Jack avait dix ans à l’époque mais il se souvient et raconte avec délectation l’arrivée de ce grand Texan. « Je n’avais jamais vu d’Américain, à part John Wayne sur écran évidemment, et voilà qu’arrive un géant, barbu, sympathique, gentleman ». Et dans le minibus Volkswagen, trônait sa guitare ! Il faut entendre Jack Mearns prononcer cette phrase « he had a guitar ». Plus de cinquante après, il en est encore émerveillé. « De toute ma vie, jamais je n’avais été aussi près d’une guitare » précise-t-il au réalisateur. Et Lomax devient un héros, d’autant plus qu’il en joue et chante pour le fils à la demande du père. La guitare arrivait là où elle n’était qu’un mythe lointain. Américain pour beaucoup alors que l’instrument chantait sous les doigts des Manouches de nos régions et des Gitans d’Andalousie. Mais on l’a compris, il est plusieurs types de guitares, de jeux et de répertoire. Celle que nous évoquons ici est venue avec les nouvelles musiques du XXè siècle par-dessus l’Atlantique.

 

Et voilà que chanteurs autant qu’instrumentistes essaient de se créer un style, soit pour accompagner leurs chansons, soit pour explorer le jeu de traditions jusque là pratiquées sur les instruments régionaux : violons chez les uns, cornemuses, vielles à roue, accordéons, diverses flûtes chez les autres. Ce mouvement ratissait beaucoup plus large encore en s’abreuvant au blues, au jazz, aux musiques orientales … et autres influences en plus des traditions locales. Il faut se souvenir de Davey Graham, de l’incontournable Bert Jansch (je ne radote pas dans ma nostalgie, je connais de jeunes guitaristes chanteurs qui ne jurent que par lui), du brillant Martin Carthy, de l’Ecossais Dick Gaughan, d’Arty McGlynn l’Irlandais et tant d’autres en Angleterre, Allemagne, Hollande, Autriche… France… Permettez-moi de ne pas vouloir les citer tous et d’éviter de me lancer dans une liste des guitaristes américains.

Simplement, je désire rappeler que cet instrument fut pris en main par cette génération de secoueurs de traditions, une génération qui en fit une utilisation brillante, peu importe qu’on l’aime ou non. Et Soïg Siberil s’inscrit, depuis belle lurette, dans cette lignée. Avec un jeu personnalisé pour une musique qui n’a peut-être pas besoin qu’on lui colle une étiquette définitive. Soïg a d’abord écouté les chanteurs du fameux mouvement américain : Guthrie, Seeger… Il a ensuite réalisé que des musiciens comme Doc Watson ou Mississippi John Hurt faisaient avec le même instrument autre chose encore : un autre jeu, d’autres styles… Cheminement quasi obligé à l’époque puisque cet instrument arrivait jusqu’à nous sur les disques de ceux qui lui confiaient leurs expressions. Puis, comme l’avait suggéré Pete Seeger lui-même (voir les éditoriaux sur ce site), nombre de musiciens ont creusé leurs propres terres à la recherche de répertoires à développer selon ces nouvelles tendances. Et Soïg a visité la musique bretonne qui l’inspira en plusieurs groupes, puis vers une démarche en soliste ou en duo et une envie de composer. Il a élargi ses horizons mais il reste vrai qu’il évolue dans les traces de ce mouvement folk. De façon totalement naturelle, en jouant une nouvelle musique qui fait le lien avec l’ancienne, comme un témoin que l’on se passe dans une course relais. Ses excellents « concurrents » bretons en font de même : Gilles Le Bigot, Jean-Charles Guichen, Jacques Pellen, Nicolas Quemener… et tous les autres ! Chacun a bu à la source à sa manière et a concocté un breuvage qui reste pourtant breton. Comme si le filtre de chacun avait réussi à laisser passer un goût reconnaissable.

Philippe Cousin nous parlait dernièrement du nouveau CD de Donal Clancy, digne fils de Liam, excellent chanteur et redoutable guitariste. Ce disque vaut son pesant de chroniques positives. Simple, efficace, superbement joué et magnifiquement chanté, il est et reste profondément irlandais. Clancy, comme son père, est un folk singer. On ne peut plus clair : un chanteur populaire ! Chez nous on ne parle que de chanteur compositeur interprète. Chez nos amis anglo-saxons on interprète des ballades anciennes, connues ou non, et on y ajoute des compositions personnelles ici ou là. Dans son livre écrit avec Jacques Vassal, Graeme Allwright dit : « Un folksinger, c’est un chanteur qui sait que ses chansons comptent plus que sa personne, et qui aime qu’elles soient chantées par les gens, peu importe s’ils oublient le nom de l’auteur ou du créateur » (Graeme Allwright par lui-même. Jacques Vassal. Cherche Midi 2018). Mais Clancy est aussi le guitariste que son père ne fut pas, même s’il s’accompagnait bien. Le fils joue des airs anciens, y compris Turlough O’Carolan, avec un talent étonnant. Et que vois-je à ses pieds sur la photo du livret ? Un exemplaire du premier disque vinyl de Martin Carthy, sorti en 1965. L’hommage n’est pas des moindres tant il est vrai que Carthy reste un chef de file parmi les guitaristes qui ont inventé de nouvelles manières de s’accompagner, voire de jouer des instrumentaux. Clancy le confirme en quelques mots dans les notes du disque, citant Carthy, Davey Graham, Anne Briggs et Shirley Collins. Après avoir écouté ce nouveau disque du chanteur irlandais, je me plonge dans l’écoute de Soon be time de Bruce Molksy.

Cet étonnant musicien américain joue banjo, guitare et violon mais il est également capable de chanter ces vieilles ballades des Appalaches dont Doc Watson et d’autres avaient déjà enrichi nos discothèques. Tout y est, comme un CD témoin d’un répertoire et d’une possible liberté d’interprétation. Ca sonne, comme on dit, et l’homme se suffit à lui-même pour ouvrir les pistes d’un Appalachian trail musical. Avec des ouvertures, comme cette rachenitsa bulgare jouée à la guitare sans crier gare. Et l’on se souvient alors de cette envie partagée par tant de musiciens du monde, envie de s’essayer aux musiques de l’Est, de faire vibrer les cordes avec un autre type de danse et avec des rythmes assez casse gueules. Andy Irvine avait ouvert le barrage très tôt après un long voyage au-delà du Danube, et s’il jouait ces titres au bouzouki ou à la mandole, nombreux furent ceux qui s’y hasardèrent à la guitare. Et, comme par hasard, on se souvient de Siberil qui le fit aussi bien que d’autres dans le groupe Kemia ou au sein de Kornog.

C’est que la guitare est venue, au fil du temps, s’imposer non plus seulement comme instrument d’accompagnement mais également comme soliste ; permettant au guitariste de se donner des frissons supplémentaires, voire des défis.

Sur le disque de Bruce Molksy cité ci-dessus, on peut lire un court commentaire écrit par Bill Frisell (un guitariste aussi évidemment et pas n’importe lequel). Frisell explique qu’il est important de connaître notre histoire, savoir d’où nous venons de manière à déterminer où nous devons aller. Mais le passé est quelque chose d’énorme, on pourrait y perdre notre propre voix. « Bruce Molsky a réussi à descendre profondément dans ce puits et à en sortir indemne. En en rapportant cette bonne matière qu’il a absorbée et qui est sienne. Il n’arbore pas de déguisement, il ne fait pas de contrefaçon. Ceci est vrai, il chante et joue avec sa voix personnelle. Il sait où il a été et il sait où il va ».

Nombreux sont les guitaristes (chanteurs ou non) auxquels on peut appliquer ce commentaire de Bill Frisell : Soïg Siberil évidemment, Martin Simpson incontournable parmi les incontournables, Dylan Fowler, Ian Melrose, John Doyle… et puis tant et tant d’autres qu’il suffit d’écouter !