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Des mondes de musiques

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À propos de Benoît Amadieu (1804-1877)

Nécessité d’une méthodologie historique dans l’analyse des sources et respectueuse du droit d’auteur

Agnès Unterberger, Fabrice Lenormand et Bruce Bécamel

Photo d'ouverture : Cabrette avec hautbois signé Amadieu (buis, 42 cm) © photographie Fabrice Lenormand 

Ce qui suit est une réponse au texte sur Benoît Amadieu paru dans le livre La Cabrette - Histoire et technique d’une cornemuse (Amta, 2017) dirigé par André Ricros, et signé de sa main (pages 389 à 400).

 

Celui-ci met largement en doute, voire réfute les résultats de nos recherches qui avaient été publiés dans l’ouvrage Paris-cabrette, édité par la Société des lettres, sciences et arts « La Haute-Auvergne[1] » en 2013, en laissant croire au lecteur que l’identification de Benoît Amadieu comme fabricant de cabrettes est erronée voire impossible.

Outre la rectification nécessaire de points fondamentaux qui concernent notre travail, et en complément de laquelle nous engageons les lecteurs à lire aussi bien notre enquête sur le fabricant Benoît Amadieu (1804-1877) que notre article sur son collaborateur Jean Franc (1828-1901), cette réponse sera l’occasion de revenir sur des principes méthodologiques essentiels pour nous à toute recherche qui se veut historique[2].

La nécessité de citations exactes et d’une analyse fine de l’activité artisanale à Paris au XIXe siècle

Le texte de M. Ricros sur Benoît Amadieu commence par deux pages entières de citations juxtaposées et sélectionnées de notre propre ouvrage, dont on peut à la fois remettre en cause l’utilité et la mise en page : elles précèdent le commentaire au fil du texte de soi-disant citations plus courtes, qui seraient toujours tirées de Paris-cabrette, mais en réalité tronquées ou carrément détournées de leurs sens.

Évoquons en effet tout d’abord les deux désinformations les plus flagrantes, présentées pourtant comme des citations tirées de nos lignes :

- l’existence d’un « Joseph Franc » (Ricros, André, op. cit., p. 397), sur lequel nous nous serions - bien grossièrement - trompés de prénom, présent à la noce d’une des filles de Benoît Amadieu en 1876[3], et qui ne serait pas le fabricant de musettes dont parle le cabrettaire Jean Bergheaud dans ses souvenirs.

Nous devons répéter ici qu’il s’agit bien du fabricant Jean Franc (1828-1901), « charbonnier âgé de quarante huit ans » lors de la noce en question et déclaré ami de Benoît Amadieu, et dont nous avions d’ailleurs retrouvé et retranscrit l’acte de mariage[4]. Son adresse au 39 rue du Faubourg-du-Temple et sa signature comme témoin à cette noce, confirmées dans différents documents officiels, ne laissent pas de doute sur son identité. Pour plus de détails, nous invitons les lecteurs à se reporter au dernier article paru sur Jean Franc sur ce site : https://www.5planetes.com/fr/actualites/jean-franc-fabricant-de-cabrettes-a-paris-1828--1901

- nous aurions écrit que Benoît Amadieu était un fabricant exclusif de soufflets (Ricros, André, op. cit., p. 393).

Benoît Amadieu est effectivement déclaré « souffletier » dans certains actes d’archives. Cependant, nous n’avons jamais affirmé qu’il fabriquait des soufflets pour cabrettes : nous nous sommes interrogés sur cette hypothèse, en montrant en regard l’échantillon documentaire des soufflets qui pouvaient être commercialisés à l’époque de ce fabricant[5]. D’autre part, les sources analysées lors de nos recherches nous ont permis de mettre en lumière que cette activité de souffletier est attestée pour l’ensemble d’un réseau d’artisans cantaliens issus du Cézallier, qui travaillent comme Benoît Amadieu dans le quartier Bastille[6] à Paris. Elle n’a rien de saugrenue et n’empêche pas une activité artisanale de tournage en parallèle. Le travail de « souffleterie » concerne la catégorie des accessoires en bois, qui incluent aussi les parapluies et les cannes[7], catalogués comme tels dans les rapports d’expositions.

Les documents que nous avons retrouvés sur Benoît Amadieu le mentionnent finalement comme un artisan plutôt polyvalent qui a été « chaudronnier », « souffletier » et « tourneur sur bois, en parapluies », ce qui indubitablement atteste de compétences techniques utiles pour la fabrication des cabrettes. Mais au contraire pour M. Ricros, ce métier de « souffletier » fait surgir un doute. Il explique tout d’abord que l’usage des soufflets pour la cabrette n’a commencé qu’après 1870 ou 1880, pour ensuite faire remarquer qu’« Amadieu fit bon nombre de cabrettes mais de toute évidence et jusqu’à preuve du contraire [sic], ne fit pas de soufflet… alors que c’était son métier. » (Ricros, André, op. cit., p. 395) La faiblesse du raisonnement d’André Ricros est patente : si comme il le prétend, le soufflet de cabrette n’était pas encore en usage avant 1880, comment peut-il s’étonner de n’avoir pas de soufflets de cabrettes signés du nom d’Amadieu puisque Benoît Amadieu est mort en 1877 ? Du reste, cette date de 1870 ou 1880 pour l’éclosion de l’emploi du soufflet de cabrette ne semble pas solidement étayée. Le seul argument avancé « pour preuve » par André Ricros est que « les plus anciens comme Angles, Soulier [Soulié] et quelques autres » jouaient à bouche alors que « la génération qui suivit se mit au soufflet » (Ricros, André, op. cit., p. 394). Et c’est sans tenir compte du fait que bon nombre des soufflets de cabrettes ne sont pas signés et ne peuvent donc être datés avec certitude.

A cela s’ajoute l’affirmation d’autorité que Benoît Amadieu n’a pu être un fabricant d’instruments de musique digne de ce nom, n’ayant pas de « vraies connaissances musicales », du fait, en particulier, de la variabilité de ses métiers officiels (Ricros, André, op. cit., p. 395). Considéré comme un « amateur » au sens péjoratif du terme, Benoît Amadieu n’aurait ainsi pu accéder à une quelconque maturité artisanale.

Or, l’histoire des fabricants d’instruments à vent et de l’artisanat nous montre non pas une « dichotomie » (Ricros, André, op. cit., p. 395), mais la coexistence de deux, voire de plusieurs activités parallèles, dont le point commun est le travail du bois. On a pu par exemple constater la mise à contribution de capacités techniques pour la fabrication d’objets en menuiserie d’une part, comme pour des instruments de musique d’autre part. À la fin du XVIIIe siècle, des luthiers comme Thiériot ou Pezé, fabricants d’instruments à vent, ont bénéficié de l’activité paternelle de menuiserie[8]. Les outils utilisés (établis, alésoirs, forets) peuvent faire double emploi, ainsi que certains accessoires et matériaux (métaux, bois employés). La finition d’un hautbois dépend aussi de la qualité des outils dont dispose l’artisan, et pas forcément de ses compétences réelles. Cette polyvalence artisanale, qui est une pratique déjà courante sous l’Ancien Régime, perdure au siècle suivant avec l’existence de petits ateliers collectifs et de phénomènes de sous-traitance. L’artisanat est organisé en réseau et de façon complémentaire, dans lequel la notion d’amateurisme ne fait pas grand sens. Inversement aussi d’ailleurs, certains « maîtres faiseurs » de l’Ancien Régime qui signaient leurs instruments, par exemple, n’intervenaient pourtant pas dans la fabrication, et en déléguaient la réalisation à des ouvriers, pour ne mettre leur estampille qu’à l’étape finale, pour la vente.

L’artisanat du parapluie auquel se consacrent Benoît Amadieu mais aussi sa famille, qui mutualisent ainsi leurs compétences, implique en outre une connaissance de l’artisanat des « garnitures ». Ce savoir-faire qui constitue l’une des spécificités du quartier du Temple où nous avions relevé une adresse des Amadieu vers 1850, après la période dans la rue de Lappe pendant la décennie 1830, fait appel à des matériaux variés qui entrent tous dans la fabrication des cabrettes : ivoire, métal, cuivre, bois, sans parler d’un outillage proche (outils de perçage, de tournage des manches et des cannes).

Sans s’arrêter à cela, d’autres facteurs de cabrette déclarent bien souvent des activités qui ont encore moins de rapport avec le travail du bois, telles que marchand de vins, charbonnier, pour Jean Franc, ou journalier, pour Joseph Costeroste. Et n’oublions pas le cas du fabricant de cabrettes Laurens, qui fut lui aussi déclaré et connu comme fabricant de parapluies dans le 3e arrondissement.

Enfin, l’argument définitif serait l’absence de preuves tangibles de l’existence de Benoît Amadieu comme fabricant de cabrettes : « Aucun document ne fait apparaître Benoît Amadieu comme facteur de cabrette » (Ricros, André, op. cit., p. 393). Mais M. Ricros semble avoir oublié qu’une absence de preuve n’est pas une preuve d’absence. Que dire par exemple de Joseph Béchonnet (1821-1900) qui n’est jamais déclaré comme fabricant d’instruments de musique dans les actes d’état civil, alors qu’il a fait un nombre de cornemuses considérable (330 sont mentionnées dans son cahier de comptabilité[9]).

L’impossibilité de recourir à des sources beaucoup plus aisées pour la fin du XIXe siècle et le XXe siècle (presse régionaliste, photos, registre du commerce, enregistrements, témoins vivants,…), ne doit pourtant pas annihiler les efforts de recherche pour une période plus ancienne. Bien plus que d’attendre un document ou objet « miracle », comme l’espère M. Ricros (op. cit., p. 398), il convient alors de questionner les sources et de s’efforcer de dégager des faisceaux d’indices, en incluant bien évidemment les sources écrites. En résumé et à l’issue de nos recherches menées pour Paris-cabrette, rappelons donc les principaux faits concordants qui confortent l’identification de Benoît Amadieu comme fabricant de cabrettes, et qui pour nous prévalent:

- L’activité de menuiserie, de « souffleterie » et de tournage sur bois de Benoît Amadieu (installé rue de Lappe, rue de Saintonge, rue Chaudron ou rue Saint-Maur), avec des outils de fabrication de parapluies et de cannes qui se rapprochent de ceux utilisés pour les cabrettes et l’utilisation de matériaux voisins.

- La présence du fabricant de cabrettes Jean Franc (1828-1901) aux côtés de Benoît Amadieu en tant qu’ami de la famille, et dont l’identité est attestée dans plusieurs documents officiels d’archives[10].

- La proximité géographique entre Benoît Amadieu et son ami Jean Franc, qui habite dans la rue du Faubourg-du-Temple depuis les années 1860, tandis que Benoît Amadieu est domicilié dans la rue Saint-Maur voisine jusqu’à sa mort, en novembre 1877[11]. Ces deux adresses se situent dans le quartier de la Folie-Méricourt.

- L’impotence de Benoît Amadieu signalée par écrit à la fin de sa vie, au moment du mariage de sa fille[12], et qui fait écho à l’ « éventration » (hernie) évoquée par le témoignage oral de Jean Bergheaud recueilli par Eric Montbel. Cette maladie fut peut-être favorisée par l’utilisation répétée d’outils de montage de parapluies[13].

- Même si le rôle de celui-ci reste toujours à dégager, le voisinage et la signature d’un certain Romany sur un acte Amadieu nous rapprochent du témoignage de Jean Bergheaud[14].

Pourquoi, d’ailleurs, les sources écrites seraient-elles plus dignes de méfiance que des sources orales, considérées en revanche comme exactes a priori ? Cette question nous permet d’en venir au deuxième point.

La place des sources orales dans l’argumentaire à visée historique

Au cœur de son texte, M. Ricros met en exergue des contradictions apparemment irréconciliables entre ce que nous avons réuni sur Benoît Amadieu et des témoignages depuis longtemps véhiculés oralement[15]. Le recours à ces derniers comme « preuves » apparemment indiscutables soulève un autre point méthodologique important: de quelle manière considérer le témoignage oral d’anciens musiciens traditionnels ou d’originaires du « pays »? Il ne s’agit pas ici de parler de la démarche de collectage musical, mais bien du contenu du témoignage, ou plus largement, sur certains aspects, de la légende orale, qui peut traverser des décennies.

Si l’on met en avant une démarche historique, il nous semble que le témoignage oral doit, de la même manière que les sources écrites, être interrogé, comparé, recoupé, mis à distance, et remis en cause si nécessaire, au vu de recherches actualisées. Le statut des témoins n’entre en rien dans ce travail, et un témoin fort sympathique, même directement lié à un événement, peut lui aussi se tromper en toute bonne foi[16]. Nous l’avons nous-mêmes expérimenté au cours d’entretiens pour la préparation de l’ouvrage sur Victor Alard, musicien ambulant (2018), par exemple, ou à travers l’opinion de diverses personnes sur des photographies anciennes[17].

Il est également nécessaire de déterminer si le témoignage oral constitue une source primaire ou non. Les souvenirs du cabrettaire Claude Séguret publiés dans Paris-Centre-Auvergne[18] ne sont pas, tout d’abord, une véritable source écrite: celui-ci retranscrit ce que ses camarades et connaissances lui ont dit oralement, ou ce qu’il a ouï dire sur des musiciens qu’il n’a pas tous connus directement ou qui sont morts avant lui. Nous en sommes en outre au niveau secondaire de la source car il s’agit d’une synthèse a posteriori, et donc sujette à caution. Si l’on en croit Séguret[19], Alias serait ainsi Lozérien, lui a-t-on « assuré », alors que ce fabricant est né à Rieupeyroux, dans l’Aveyron ; Costeroste « était dit-on » l’élève d’Amadieu, mais de son côté Bergheaud n’en parle pas du tout. De la même manière, M. Ricros affirme que Joseph Ruols «  rapporte » les dires d’un autre cabrettaire, Cayron, qui aurait lui-même connu le fabricant Amadieu (Ricros, André, op. cit., p.398)… Quelle vérification est-elle possible ?

La difficulté à évaluer le témoignage oral peut être palliée par la consultation de sources plurielles et de différentes natures, susceptibles de confirmer - ou non - les faits évoqués. Or, dans le milieu traditionnel, une rumeur peut bien souvent circuler parmi les acteurs sans être vérifiée. Dans ces conditions, le recours aux sources écrites s’avère nécessaire pour faire le tri de ces assertions, d’autant que la mise à disposition de ces archives a heureusement été accélérée dans les années 2000, avec des campagnes de numérisation successives de fonds.

Arrêtons-nous plus précisément sur les propos de Jean Bergheaud. Le souvenir transforme souvent la réalité dans ce qui représente des « détails » pour le témoin, mais rarement dans l’idée qui lui importe. Pour Bergheaud, ce qui importe avant tout est son rapport affectif avec Bouscatel, ou encore le récit fondateur, déjà mythique dans le souvenir de Bouscatel, de la rencontre de ce dernier avec Gabriel Ranvier, premier « roi des cabrettaires ». Pourtant, dès que l’on y regarde de plus près, certains propos avancés dans ses deux interviews[20] sont intenables sur le plan géographique et chronologique :

- Les « origines » de Gabriel Ranvier à Ardes-sur-Couze (Puy-de-Dôme) : né à Paris, celui-ci a des attaches familiales à Vigouroux (Cantal) par son père et à Saint-Urcize (Cantal) par ses grands-parents, sa mère étant elle-même née à Paris. Ce cabrettaire n’a finalement aucun rapport documenté avec Ardes[21].

- La domiciliation de Ranvier au moment de sa rencontre avec Bouscatel[22] : elle se situe rue Mont-Cenis et non, comme l’affirme Bergheaud, rue Boinod, adresse ultérieure de Ranvier. C’est une confusion probablement inconsciente de sa part.

- Dans sa seconde interview, Bergheaud précise les circonstances d’achèvement de la cabrette en ivoire « la novià » par Franc. Cette cabrette a été commandée à Amadieu par un « type[23] » (sic) et c’est ce dernier qui récupère le hautbois auprès de Franc, à la mort d’Amadieu - remarquons au passage qu’il vouvoie le fabricant: comment pourrait-il s’agir de Bouscatel, comme l’affirme M. Ricros ? Celui-ci n’a pas récupéré cette cabrette de première main.

- Les « origines » d’Amadieu à Ardes-sur-Couze, de nouveau: il est frappant de voir que pour Bergheaud, Amadieu et Ranvier seraient tout simplement nés dans le même village. Il s’agit là encore, visiblement, d’une confusion. Pour cette dernière affirmation, mentionnons ce qui nous semble sa première occurrence (et peut-être l’unique source ?): l’interview de Bergheaud retranscrite par Pierre Chaumeil dans Paris-Centre-Auvergne en 1968. Elle est ensuite répétée dans l’interview avec Eric Montbel et dans La Revue de la Solidarité par Claude Séguret[24], à la fin des années 1970.

Mais à l’issue de la vérification intégrale des actes parisiens de l’état civil des « Amadieu » après 1860, que nous avions réalisée pour Paris-cabrette, la constatation est la suivante : il n’y figure aucun Amadieu originaire d’Ardes (non plus d’homonyme de la Haute-Loire ou de Vieillespesse[25]). Rien non plus de tel dans les actes de l’état civil reconstitué antérieur à 1860[26].

Il n’en demeure pas moins, comme nous l’avions dit en conclusion de Paris-cabrette, qu’il faut continuer de chercher dans la direction de la descendance de Benoît Amadieu ou des collatéraux de la famille pour en apprendre plus sur celle-ci, dont l’étude est toujours d’actualité.

Cette poursuite des recherches n’invalide absolument pas les liens mis en évidence entre Benoît Amadieu et son ami, le fabricant de cabrettes Jean Franc.

La lecture exacte des sources primaires

Nous en arrivons à la dernière partie de l’argumentaire de M. Ricros, qui concerne directement notre travail personnel de recherche documentaire, que semble-t-il nous aurions effectué en dépit du bon sens.

S’appuyant sur des références d’archives que nous avions déjà consultées aux Archives de Paris et les réinterprétant à sa manière, M. Ricros croit y lire l’absence ou la disparition quasi fantomatique de Benoît Amadieu, qui serait mort non à son domicile mais dans « l’équivalent d’un asile de vieillard » (Ricros, André, op. cit., p. 398), et sur lequel il serait inutile de chercher davantage.

Cette seconde lecture de documents serait éventuellement bénéfique si elle apportait des précisions ou un progrès dans la connaissance de ces derniers. Mais force est de constater qu’il s’agit là encore d’une interprétation fausse, qui n’engage que son auteur:

- À propos de l’adresse du 64 rue Saint-Maur[27], où décède Benoît Amadieu le 26 novembre 1877:

Gendre de Benoît Amadieu, Sigisbert Grandjean y signe un bail en juillet 1877 (lire l’émargement) et le relevé officiel est fait un an plus tard. La mention d’un asile de vieillards date seulement de 1880, soit trois ans après la mort de Benoît Amadieu. Celui-ci a bien été hébergé, selon nous, par sa fille et son gendre dans la dernière année de sa vie, en 1877, d’autant qu’il est mort à leur domicile. Ayant pris la peine de consulter par lui-même ces documents, Vincent Tuchais, archiviste aux Archives de Paris, en arrive à la même conclusion: la location a bien été signée en 1877. « Je pense que votre interprétation est juste… Le relevé du D1P4 a été fait en 1878, mais Amadieu habitait déjà depuis un an à cette adresse 64 Saint-Maur[28]. »

Bail signé par Sigisbert Grandjean, gendre d’Amadieu, au 64 rue Saint-Maur, en 1877 (souligné en vert). Archives de Paris, relevés des propriétés bâties, D1P4 1044.

 

- À propos des tables de succession de 1877[29] :

Pour les lecteurs peu familiers de ce type d’archives, indiquons que l’absence de succession n’implique pas que la personne décédée n’existe pas. Cela signifie que la valeur des biens était insuffisante pour que l’État en taxât la transmission auprès des héritiers. Le nom de Benoît Amadieu apparaît bien dans ce fonds[30].

 Tables de succession avec la mention de Benoît Amadieu décédé au 64 rue Saint-Maur (nom souligné en vert). Archives de Paris, DQ8 1766

En conclusion

On est légitimement en droit de se demander quel est l’objectif du texte auquel nous répondons ici. Certes, il reste beaucoup à chercher, sans qu’on puisse exclure qu’il y ait des corrections, des infléchissements ou des précisions possibles, en fonction de la consultation de nouveaux fonds, mais toujours dans un esprit constructif et de manière vérifiée. Étymologiquement, l’histoire consiste bien en une démarche d’enquête. Ce n’est qu’au prix de l’analyse et de la vérification systématique et régulière de sources primaires et autant que possible plurielles, orales et écrites, qu’on devrait pouvoir se prémunir du syndrome du « biais de confirmation »[31]. Faire l’économie d’une telle démarche sur le long terme comporte aussi le risque de donner une vue simpliste du sujet aux lecteurs, tout en brouillant les pistes. Nous ne pouvons nous réjouir de l’assertion que « par bonheur » Amadieu reste « l’homme de la légende », M. Ricros sous-entendant ainsi que rien de solide ne pourrait sortir de recherches sur ce fabricant - n’est-ce pas une façon pour le moins étonnante de verrouiller les efforts récents voire futurs.

Nous voudrions d’autre part rappeler que le projet de Paris-cabrette avait fait l’objet, avant publication, d’un passage devant le comité de lecture de La Revue de Haute-Auvergne, et de corrections supervisées par son directeur de rédaction, universitaire et historien. Nous espérons avoir respecté les exigences méthodologiques qu’impliquait un tel cadre. Le respect du droit d’auteur sous ses différents aspects (droit de citation, mention systématique des sources, réutilisation d’informations correcte et autorisée) nous semble aussi une condition indispensable et préalable à toute publication.

Nous nous permettrons d’évoquer pour finir le nom de Patrick Mona, que Bruce Bécamel avait mentionné dès le début des recherches en ligne sur Amadieu. Ce chercheur en musique traditionnelle, malheureusement décédé depuis, est bien le premier à avoir mis au jour des informations sur Benoît Amadieu, ce que nous n’avions pas assez souligné en introduction de l’ouvrage Paris-cabrette : c’est vers 1983 et 1984 qu’il avait mené des recherches pour l'association des Musiciens Routiniers Paris-Banlieue, en consultant notamment, en compagnie de Michel Esbelin, des documents au département Périodiques de la Bibliothèque nationale de France. À propos de Benoît Amadieu il avait contacté le service de l'état civil de Paris ; celui-ci lui avait envoyé une copie de l'acte de décès de ce fabricant dans sa réponse. 

Qu’il soit remercié de sa contribution à la recherche sur l’histoire de cet instrument, avec le souci, à n’en pas douter, de l’intérêt général.

 

Sources :

Sources écrites :

Archives de Paris :

- registres d’état civil (5Mi et V4E)

- relevés des propriétés bâties, D1P4 1044.

- tables de succession, DQ8 1766.

- bottins du commerce (2Mi 3) 

Sources sonores :

Bergheaud, Jean, Montbel, Eric [enquêteur], entretien réalisé en 1976, document des « Musiciens routiniers », CMTRA. Extraits disponibles sur : http://cabretteforum.clicforum.xooit.fr

 

Ouvrages et articles cités :

- Bloch, Marc, Apologie pour l’histoire, 1941, disponible en ligne à l’adresse : http://classiques.uqac.ca/classiques/bloch_marc/apologie_histoire/bloch_apologie.pdf

- Bloch, Maurice, « Mémoire autobiographique et mémoire historique du passé éloigné », Enquête [En ligne], 2 | 1995, mis en ligne le 10 juillet 2013, consulté le 09 janvier 2019: http://journals.openedition.org/enquete/309  

et disponible dans les ressources du CMTRA: http://www.cmtra.org/Nos_actions/Publications/1172_La_fabrique_du_temoin_.html

- Chassaing, Jean-François, Béchonnet & les cornemuses en France, éd. Maison du Luthier / Musée, Jenzat, 2015

- Chaumeil, Pierre, « Jean Bergheaud un patron de bistrot pas comme les autres », Paris-Centre Auvergne, 1968, p.6.

- Ricros, André (auteur), Montbel, Eric, Perre, Didier et al. (collaborateurs), La Cabrette - Histoire et technique d’une cornemuse, Amta, 2017

- Séguret, Claude, « La cabrette », Revue de la Solidarité, n° 96 à 100, février 1977 à mai 1978.

- Unterberger Agnès, Lenormand, Fabrice, Bécamel, Bruce, Paris-cabrette, enquêtes sur des générations pionnière, Aurillac, Société des lettres, sciences et arts « La Haute-Auvergne », coll. Mémoires, 2013

- Unterberger Agnès, Jean Franc, fabricant de cabrettes à Paris (1828-1901) : état des lieux de nos recherches, mis en ligne sur le site 5planètes le 26 janvier 2019 et disponible à l’adresse : https://www.5planetes.com/fr/actualites/jean-franc-fabricant-de-cabrettes-a-paris-1828--1901

 

 

[1] Unterberger Agnès, Lenormand, Fabrice, Bécamel, Bruce, « Benoît Amadieu, l’homme au parapluie (1804-1877) » in Paris-cabrette, enquêtes sur des générations pionnières, Aurillac, Société des lettres, sciences et arts « La Haute-Auvergne », 2013, p. 97-200. Notre ouvrage est toujours en vente auprès de la Société de la Haute-Auvergne ou directement auprès des auteurs.

[2] Pour approfondir le sujet, on pourra lire l’Apologie pour l’histoire écrite en 1941 par Marc Bloch, disponible à l’adresse : http://classiques.uqac.ca/classiques/bloch_marc/apologie_histoire/bloch_apologie.pdf

[3] Archives de Paris, acte de mariage de Michelle Amadieu du 24 avril 1876 (11e), V4E 3949

[4] Unterberger Agnès, Lenormand, Fabrice, Bécamel, Bruce, op. cit., pages 162 et 163, pour la démarche progressive et complète d’identification de Jean Franc.

[5] Unterberger Agnès, Lenormand, Fabrice, Bécamel, Bruce, op. cit., p. 113.

[6] La carte mise en ligne sur ces artisans en 2013, est de nouveau disponible et complétée, à l’occasion de la publication de l’état des lieux des recherches sur Jean Franc (lien en annexes). L’apparition des premiers soufflets pour cabrettes resterait de toute façon à dater.

[7] Que penser aussi des soufflets pour orgues, puisque M. Ricros évoque cette hypothèse pour Amadieu (p. 397), sans pour autant citer ses sources ?

[8] Ce contexte de la fabrication des instruments à vent sera évoqué bientôt plus en détail dans une prochaine publication.

[9] La source de cette information est tirée de Chassaing, Jean-François, Béchonnet & les cornemuses en France, éd. Maison du Luthier / Musée, Jenzat, 2015, p. 104.

[10] Archives de Paris, registres d’état civil, acte de naissance de Louise Franc du 19 mars 1860 ; acte de mariage de Louise Franc du 5 août 1879 ; acte de naissance de Jean Julien Teissèdre du 24 juin 1880. Voir l’article sur Jean Franc sur ce site.

[11] Archives de Paris, registres d’état civil, acte de décès de Benoît Amadieu du 26/11/1877, V4E 3976.

[12] Unterberger Agnès, Lenormand, Fabrice, Bécamel, Bruce, op. cit.,, p. 160.

[13] Unterberger Agnès, Lenormand, Fabrice, Bécamel, Bruce, op. cit.,, p. 161. Voir aussi l’article sur Franc en ligne sur ce site.

[14] Lenormand, Fabrice, Unterberger, Agnès, Bécamel, Bruce, op. cit. , p. 154-155.

[15] Les sources évoquées remontent à 40 ans voire 50 ans pour les souvenirs évoqués par Bergheaud et Séguret.

[16] Lire à ce propos Marc Bloch, op. cit., p. 59-60, mais également Maurice Bloch, « Mémoire autobiographique et mémoire historique du passé éloigné », Enquête [En ligne], 2 | 1995, mis en ligne le 10 juillet 2013, consulté le 02 avril 2018: http://journals.openedition.org/enquete/309: ce dernier s’interroge sur les modalités de la transmission orale, la mise en mémoire et les inférences qui peuvent se produire dans la reconstruction du sens. Plus globalement, le CMTRA propose un corpus de publications éclairantes sur « La fabrique du témoin » sur son site https://www.cmtra.org/.

[17] La prudence nous paraît encore plus de mise en ce qui concerne l’iconographie, où il est vite tentant d’identifier un musicien que l’on souhaite voir sur un cliché: quelle preuve a-t-on, en particulier, que Gabriel Ranvier figure bien sur l’une de ces photos anciennes, présentée comme telle dans un livre et légendée Costeroste dans un autre, alors que l’apparence physique de ce personnage ne concorde pas, par ailleurs, avec la description qu’en donne le livret militaire de Ranvier (« obèse » et « yeux clairs ») ? L’accordéoniste figurant sur la photo de noces de Marius Alard, le frère du cabrettaire Victor Alard, n’est pas non plus Achille Marc, comme cela a pu être affirmé précédemment.

[18] Séguret, Claude, « La cabrette », Revue de la Solidarité, n°96 à 100, février 1977 à mai 1978.

[19] Séguret, Claude, op. cit., n°78, septembre-novembre 1977, p. 195-196.

[20] Chaumeil, Pierre, « Jean Bergheaud un patron de bistrot pas comme les autres » in Paris-Centre Auvergne, 1968, p.6.

Bergheaud, Jean, Montbel, Eric [enquêteur], entretien réalisé en 1976, document des « Musiciens routiniers », CMTRA.

[21] Unterberger Agnès, Lenormand, Fabrice, Bécamel, Bruce, op. cit.,, « Gabriel Ranvier, premier roi des cabrettaires », p. 11.

[22] Unterberger Agnès, Lenormand, Fabrice, Bécamel, Bruce, op. cit.,, p. 94.

[23] Bergheaud, Jean, Montbel, Eric [enquêteur], entretien cité et disponible en extraits à l’adresse : http://cabretteforum.clicforum.com/t910-Jean-BERGHEAUD.htm (accès avec connexion).

[24] Séguret, Claude, op. cit. , n° 78, septembre-novembre 1977, p. 195.

[25] Notre démarche méthodologique impliquait de vérifier de la façon la plus exhaustive possible la provenance géographique des différentes familles Amadieu et de reconstituer leurs généalogies relevées dans les archives.

[26] Le patronyme Amadieu présente à vrai dire l’avantage d’être suffisamment peu fréquent pour pouvoir effectuer une vérification exhaustive dans les actes parisiens à disposition. Par comparaison, cette vérification fut beaucoup plus longue à faire dans le cas de Ranvier, dont l’homonyme le plus connu est une figure politique de la Commune de Paris.

[27] Archives de Paris, relevés des propriétés bâties, D1P4 1044.

[28] Réponse par courriel datée du 12 janvier 2018.

[29] Archives de Paris, tables de succession, DQ8 1766.

[30] Merci à M. Allain, des Archives de Paris, d’avoir effectué un cliché de ce document fragile.

[31] Notion qui désigne « la tendance naturelle qu'ont les individus à privilégier les informations qui confirment leurs idées préconçues ou leurs hypothèses (sans considération pour la véracité de ces informations) et/ou d'accorder moins de poids aux hypothèses jouant en défaveur de leurs conceptions. »