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Des mondes de musiques

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Jouer la musique de l’autre ?

« Touche pas à la musique de mon pote » ou « Touche pas à ma musique, mon pote » ?

Par Étienne Bours

Dernièrement, un jeune musicien, qui joue dans deux fanfares, l’une type Balkans et l’autre klezmer, me disait : « Difficile de savoir qui a le droit ou pas de se réclamer du club des « musiques du monde », et peu importe à quel degré tel ou tel style, qu’un artiste ou un autre s’approprie, touche ou non à des traditions, d’où qu’elles soient ». Waouw…. ! C’était lors d’un échange par mail, j’ai relu cette phrase dix fois, je me suis resservi un café fort, je suis sorti marcher quelques kilomètres puis j’ai encore relu. Et je me suis dit « bon sang voilà qui pose toutes les questions des musiques du monde, voire même de toutes les musiques ». Une petite phrase et tout est dit ; surtout à cause de ce verbe « s’approprier ». Le fameux club des musiques du monde et ceux qui s’en improvisent gardiens, voire même videurs, nous en avons déjà débattu et j’en débattais d’ailleurs avec ce jeune accordéoniste. Mais c’est en me disant que des musiciens s’approprient tel ou tel style, touchant ou non à une tradition, qu’il a réveillé en moi une réflexion qui mérite débats, colloques, réunions internationales et empoignades diverses. Et qui fait terriblement écho à l’article « Open-bar sur les musiques traditionnelles » de Philippe Krümm.

S’approprier la musique des autres, voire un style tout simplement, n’est-ce pas ce que font énormément de musiciens ? Et pour cause d’ailleurs : qui invente encore, qui crée de toutes pièces une musique nouvelle, originale, totalement personnelle ? C’est-à-dire sans rien, absolument rien, comme influence venant de styles, de manières, d’écoles, de genres… préexistants. C’est logique évidemment. Pensez à tous ces musiciens qui étudient le classique, apprennent à comprendre, interpréter et jouer au mieux les partitions des grands maîtres du baroque, de l’école classique viennoise, du romantisme… Ils jouent toujours la musique des autres qu’ils « s’approprient » en ce sens qu’ils essaient d’en donner une lecture propre et originale qui ne soit pas exactement la même que celle de tous les autres interprètes du circuit. Ce qui se passe en jazz relève grosso modo du même phénomène en ce sens que les meilleurs musiciens sont souvent partis étudier aux Etats-Unis, ils se sont imprégnés de standards puis de styles divers selon leur personnalité. Chacun de ces musiciens va insuffler sa propre sensibilité musicale dans sa démarche au sein du jazz ou du classique. Beaucoup, en jazz en tout cas, vont composer et créer un univers parfois très subtil et très reconnaissable ; ils vont s’imposer dans un genre dont ils se sont approprié les bases, l’histoire, les techniques… et dont ils arrivent à se démarquer avec intelligence tout en sachant où sont leurs maîtres et leurs racines.

Donnez moi une bonne voix, une guitare et du talent (je n’ai aucun des trois) et je ne vous cache pas que j’aurais bien envie de jouer quelques grands bluesmen dont l’œuvre ne quitte jamais ma mémoire : Son House, Fred McDowell, Furry Lewis, John Hurt, Robert Johnson évidemment…

Pourquoi ? Parce qu’on commence sans doute en se lançant sur les pistes ouvertes par d’autres, pistes qui ont harponné nos fibres sensibles depuis nos premières heures d’écoute musicale attentive. Le blues est loin d’être un exemple banal. Parce que toutes les musiques pop et rock, et donc une part énorme de ce qui nourrit toutes les chansons de variété, ne sont jamais qu’une redite de ce que quelques chanteurs et musiciens ont créé dans les années 30 à 60. Blues et rock’n’roll sont deux musiques traditionnelles récentes jouées, tant bien que mal, par trois ou quatre générations déjà. On connaît certes ceux qui ont jeté les bases de ces musiques du diable mais ils ont travaillé sur un fonds commun qui se perd dans les méandres du choc des cultures et des chaînes de l’esclavagisme. Ensemble, ces musiciens, dont seuls quelques noms se sont imposés à l’histoire, ont créé involontairement une bombe musicale (boogie, blues, rock, rhythm’n’blues, jazz, soul…) dont la mèche est facilement rallumée par nombre de musiciens qui n’ont strictement rien en commun avec l’environnement dans lequel est née la bombe en question.

Alors on se l’approprie, on se tape des riffs de guitares d’enfer, des phrasés stéréotypés, des refrains évidents, des tournures ancestrales parce qu’on se dit que cette musique est à nous aussi. On n’y pense pas, on le fait. Point barre. Héritage mondial ! Merci les USA, l’Europe, l’Afrique, la traite, les grandes plantations, l’exploitation de l’homme par l’homme. Pensons-y : un beau jour les Blancs se sont mis à jouer la musique des Noirs. Pensons également que pour créer ces nouvelles expressions, les Noirs avaient emprunté quelques éléments aux musiques blanches : fanfares et cuivres, guitares, refrains, ballades, hymnes… Le grand partage avait commencé, fruit de ce que Fernando Ortiz appelait la transculturation. Mais de grand partage en petits pillages, où en sommes-nous ? Entre ces musiciens blancs qui jouent un blues remarquable et ceux qui en utilisent les ficelles les plus emblématiques pour travestir leur musique (« Mademoiselle chante le blues » ?), il y a une sacrée marge. Dans son livre « The Bluesman », Julio Finn nous l’explique bien. « Can whites play the blues ? » écrit-il. Et il enchaîne (je traduis) : « Bien sûr, ils le peuvent puisqu’ils le font. Paul Butterfield, Elvin Bishop, Alexis Korner, Mike Bloomfield, Tony McPhee, the J.Geils Band, the Allman Brothers, Charlie Musselwhite, John Hammond Jr. et Johnny Winter ont joué le blues avec une vocation et une expertise qui les autorisent à être fiers de leur démarche. Cependant – et à ma connaissance ils ne l’ont jamais revendiqué – ils ne pourront jamais être des bluespeople (des gens du blues).

Pourquoi pas ? Parce que le blues n’est pas quelque chose qu’ils vivent mais quelque chose qu’ils font – c’est là toute la différence. » Plus loin, Julio Finn explique que le blues est une part de l’héritage des Américains blancs (et j’ajouterai « des Européens aussi ») mais qu’à la différence des autres expressions artistiques, il s’agit « du produit d’une forme particulière d’inhumanité infligée à une population par une autre ». Tu peux jouer du blues, brother, mais tu n’es pas un bluesman au vrai sens du terme ! Il faut garder cette analyse en tête dès qu’on aborde d’autres musiques. Tu joues du klezmer, es-tu Juif pour autant ? Tu joues du tsigane… Faut-il vous faire un dessin ? Or, les musiques du monde telles que nous les vivons aujourd’hui sont une démultiplication, à l’échelle mondiale, du phénomène des musiques nord-américaines dont tout le monde se sert allègrement. A l’heure actuelle, tout est là, à portée de main, réservoir musical mondial immense. On peut tout écouter, tout imiter, on y puise un instrument, une danse, un rythme, un style, une manière. A moins qu’on ne choisisse toute la panoplie d’un groupe humain : répertoire et instruments. Et plus encore : on a tous connu des musiciens, producteurs ou, plus simplement, des être humains comme vous et moi, qui allaient jusqu’à emprunter vêtements, parures et certains modes de vie. Un chanteur de la communauté abenaki du Canada me dit un jour, à Bruxelles : « c’est amusant, il y a plus d’Indiens dans la salle que sur scène ». Indiens de pacotille, nul n’était dupe. C’est que la caricature côtoie l’approche respectueuse. Chez certains musiciens aussi d’ailleurs… c’est bien là le problème. D’autant que, à cause de ce fameux marché de la world music, la caricature finit parfois par être exploitée par les musiciens du cru eux-mêmes qui ne savent sans doute plus à quel saint se vouer. J’ai vu le Taraf de Haïdouks une vingtaine de fois depuis leur apparition. Au début, je faisais des kilomètres pour aller les écouter. La dernière fois que j’ai assisté à un de leurs concerts, il y a deux ans, c’était pathétique. Une impression triste de spectacle de cirque où il est plus important de jouer du violon derrière le dos que de transmettre une certaine âme gitane comme ils le faisaient si bien il y a vingt ans. La faute à qui, à quoi ? Alors on se rend compte, soudainement, que certains musiciens de chez nous, font le même répertoire avec une autre « intégrité ». Pas facile, je vous le dis.

Phénomène de la mondialisation, on dirait que tout nous appartient, que les cultures sont offertes au tout venant. Servez-vous, messieurs dames, prenez, prenez, il y en aura pour tout le monde. Les rêveurs, ceux qui se gargarisent du mot « globalisation », en pleurent de joie : c’est le grand partage sans limites, c’est la fraternité globale dans la musique. Tu peux tout jouer, tout emprunter, tout transmettre, frère parmi les frères, tu reçois puis tu donnes. Merci le monde, merci les autres, on va jouer votre musique comme si nous aussi on était Colombiens, Tsiganes, Cubains ou Maliens… Et d’ailleurs, ne vous inquiétez pas, vous pouvez continuer à les jouer aussi, ça nous aide. Oh brother ! Oui mais l’alter-mondialisation nous rappelle aussi l’importance des différences. Est-il vraiment possible de jouer à Bruxelles la même musique qu’à Bogota, à Paris la même musique qu’à Bucarest, à Toulouse la même musique qu’à Galway ? Difficile de répondre à cette question mais ce n’est pas une raison pour ne pas se la poser et ne pas garder cette interrogation à l’esprit.

J’ai été frappé, il y a peu, en réécoutant un disque du Neapolis Ensemble. Ils chantent la tarantella del cacare (tarentelle de merde) écrite pour tous ces gens de par le monde qui croient savoir et pouvoir jouer la tarentelle. Un refus d’un certain folklore et d’une certaine appropriation facile et délocalisée ! Comme quoi l’autre n’a pas nécessairement envie qu’on joue sa musique. En tout cas pas n’importe comment. J’en connais qui les taxeraient de dangereux nationalistes coincés dans un repli identitaire. Mais ils se tromperaient. Demandez aux anciens Aborigènes ce qu’ils pensent de la mode du didjeridoo. Lisez le livre de Julio Finn cité plus haut à propos du blues. Rappelez-vous les nombreux débats sur les utilisations abusives des polyphonies pygmées par divers musiciens et producteurs (lisez Steven Feld). Alors où veut-il en venir, se disent tous les musiciens qui, d’une manière ou d’une autre, s’inspirent de musiques et cultures d’un autre temps ou d’un autre lieu. Au débat simplement.

Pete Seeger Photo DR : sa lettre est ici : CLIC

Au risque de me faire, une fois de plus, taxer de passéiste, j’aime rappeler cette lettre de Pete Seeger qui, en 1972, disait aux musiciens prêts à l’écouter de ne pas copier les musiques américaines mais de créer leur propre expression à partir des cultures de leur pays ou de leur région. Il les invitait néanmoins également à écouter toutes les musiques du monde. Combinaison pas évidente à faire entre l’ici et l’ailleurs tout en créant une expression originale. On pense au passage à Erik Marchand ou Gaby Kerdoncuff, question de citer l’un ou l’autre exemple positif…

Erik Marchand Photo Eric legret

Gaby Kerdoncuff Photo Eric Legret

Et tant d’autres bien sûr qui ne se contentent pas de jouer comme… ou de jouer du… mais s’investissent dans et avec les musiques d’autres cultures, sans oublier la leur ou les lacunes de la leur ! Car nous ne sommes pas tous aussi bien servis par notre environnement culturel, à moins de l’étudier lui aussi et de comprendre que les frontières politiques n’ont rien en commun avec les cultures et leurs évolutions. L’Europe occidentale en est un exemple magnifique où l’on découvre des danses et musiques régionales évidentes et d’autres répertoires qui n’ont eu de cesse de voyager et fédérer les danseurs et musiciens à des centaines de kilomètres. L’Europe de l’Est en est un autre exemple remarquable. Toutes ces musiques sont un peu les nôtres aussi, certaines plus que d’autres. Alors, il est vrai que tant qu’à jouer des valses, mazurkas, polkas et menuets à l’accordéon ou au violon, on peut en jouer d’origines très diverses.

Continuons quand même à réfléchir quelques instants. Vous voulez jouer de la musique classique occidentale ou de la musique savante indienne. Ca vous demande des années de travail, d’étude, de compréhension. Et si le premier cas de figure ne pose guère trop de problème (encore que de plus en plus d’excellents interprètes sont asiatiques…), le second vous met dans la position du canard dans un poulailler comme l’écrit Laurent Aubert qui précise les deux principaux handicaps pour un interprète converti à la musique indienne : un handicap « de nature psychologique, résultant de l’acquisition d’un savoir provenant d’une culture dans laquelle on n’est pas né ; et l’autre, socio-économique, relatif à la crédibilité de la démarche vis-à-vis de l’extérieur, tant aux yeux des détenteurs de ce savoir qu’à ceux d’un public peu ou pas familiarisé avec ses manifestations ».

A côté de ces exemples difficiles, il faut reconnaître que certains musiciens ont un don pour apprendre rapidement quelques ficelles d’un répertoire bulgare, irlandais ou juif… sans trop se poser de questions. Avec un talent fou et une sincérité certaine chez les uns et de manière foutraque chez les autres. Faut le savoir quand on est organisateur ou spectateur ! Désolé de vouloir tant nuancer et donc empêcher certains de tourner en rond. Il me revient une phrase dite et écrite par Yassen Vodenitcharov lors d’un colloque intitulé « Musique et globalisation : une approche critique ». Ce musicien bulgare, spécialiste du métissage musical, nous disait alors :  « Dans ce brassage ou ce métissage culturel contemporain surgissent deux dangers qui sont du même ordre. Le premier est que l’on voit de plus en plus souvent mélanger facilement tout, sans chercher une raison et un sens profond à ce mélange. Le deuxième danger est que le résultat de ce mélange provoque souvent un appauvrissement, car la culture mondiale commence à obéir aux mêmes clichés un peu partout, et cela mène forcément à une homogénéisation en même temps qu’à un rétrécissement de l’imaginaire ». Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. On peut toujours s’approprier les musiques des autres, les jouer correctement, voire parfaitement, et en connaissance de cause, avec un respect profond des origines. On peut aussi très facilement basculer vers ces dangers relevés par Yassen Vodenitcharov.

Alors, jouer Bach, Coltrane, Muddy Waters, Chuck Berry, du saz turc, des bourrées auvergnates, des reels irlandais, des horos bulgares, des freylekhs klezmer, du merengue, de la biguine, de la rumba ou chanter des polyphonies géorgiennes ? Oui bien sûr, évidemment, pourquoi pas ? Mais comment ? Avec quel type d’appropriation ?

 

That’s the question.

A lire :

- Laurent Aubert : la musique de l’autre (Georg Editeur, 2001)

- Musique et globalisation : une approche critique. Sous la direction de Makis Solomos. (Collection Filigrane, Editions Delatour, 2012)

- Julio Finn : The bluesman (Quartet Books, 1986)

- Steven Feld : plusieurs articles dans Yearbook for traditional music, Vol.28, International Council for traditional music, 1996, New York.